Extraits sonores des échanges sur nos connaissances sur la Gaule pré-romaine

Samedi 11 janvier 2014, débats avec les chercheurs à l’ENS, salle Dussane.

Participants :

Jean-Louis Brunaux, directeur de recherche au CNRS, AOROC ;
Olivier Buchsenschutz, directeur de recherches au CNRS, AOROC ;
Anca-Christina Dan, chargée de recherche au CNRS, AOROC ;
Thierry Dechezleprêtre, conservateur du patrimoine, Conseil général des Vosges, AOROC ;
Katherine Gruel, directeur de recherches au CNRS, AOROC ;
Sophie Krausz, maître de conférence à Bordeaux 3, Ausonius ;
Thierry Lejars, directeur de recherche au CNRS, AOROC ;
Christophe Maniquet, Inrap, AOROC ;
Daniel Petit, professeur à l’ENS, LATTICE ;
Jannick Ricard, anthropologue, Ribemont-sur-Ancre, AOROC ;
Christophe Vendries, maître de conférences à Rennes 2 ;
Stéphane Verger, professeur à l’EPHE, AOROC.

Plus d’informations sur les intervenants ici.

 Les Gaulois, portraits antiques, portraits archéologiques. Précédé de l’introduction à la table-ronde par Katherine Gruel

par Anca-Christina Dan.

Discussion avec notamment :

Jean-Louis Brunaux, Thierry Lejars, Jannick Ricard.

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Introduction de la journée par Katherine Gruel

Résumé
Depuis les années 1970-1980, la recherche sur Gaulois a bénéficié de conditions favorables : d’une part, de nombreux recrutements, particulièrement dans les équipes basées à Lattes et à l’ENS, ce qui a fait entrer massivement « les Gaulois » dans le monde de l’enseignement et de la recherche, dont ils avaient longtemps été absent ; d’autre part, des liens avec les chercheurs bénévoles, très actifs, par le biais de l’AFEAF (Association Française pour l’Etude de l’Age du Fer).
De ce fait, la recherche sur les Gaulois a pu profiter pleinement de la multiplication des fouilles de sauvetage, qui ont donc profondément renouvelé notre vision des Gaulois.
Un seul exemple : alors que dans la bibliographie des années 1960 (scolaire et de vulgarisation, mais aussi scientifique), le modèle de la maison ronde, évoqué par Strabon, régnait encore en maître, les fouilles d’habitat de ces dernières décennies, avec les méthodes de grands décapages, et les prospections géophysiques sur de larges surfaces, ont montré que les plans quadrangulaires étaient en fait largement dominant.
Les courts exposés des intervenants, et surtout les discussions qui les ont suivis, exposent comment nos connaissances sur les Gaulois ont été complètement renouvelées depuis une quarantaine d’année.

Exposé d’Anca-Christina Dan

Début à la 244e s.
Résumé
A.-C. Dan dresse d’abord un historique des rencontres entre les Grecs/Romains et les Gaulois, de l’époque archaïque (Marseille comme premier point de contact des Grecs avec les Celtes, les Celtes associés au peuple mythique des Hyperboréens) à l’époque classique, où on leur assigne, dans une tentative de géométrisation du monde, le quart nord-ouest du monde méditerranéen, et jusqu’à l’époque romaine, avec le texte de César, qui est le premier à fournir des informations plus précises, même si certains passage demeurent obscurs. Sont ensuite passés en revue les stéréotypes sur les Gaulois dans la littérature ethnographique ou géographique grecque : sauvages, ils ne respectent pas l’art de la guerre, s’attaquant même aux lieux sacrés. Ce stéréotype se retrouve dans l’iconographie.
A l’époque romaine, en particulier chez César, les Gaulois sont pacifiés, dociles ; hors d’atteinte de la civilisation, ils sont encore probes (mais sauvages) vers les contrées de la Germanie, de plus en plus corrompus à mesure qu’on s’approche de la Méditerranée.
A.-C. Dan explique finalement comme toute cette tradition de description des Gaulois peut s’expliquer en partie par la manière d’écrire la géographie et l’ethnographie chez les Grecs et les Romains : il s’agit surtout pour les auteurs d’expliciter les textes de leurs prédécesseurs et d’en donner des clefs de lecture, en restant dans la tradition qui est essentiellement conservatrice. L’intégration d’informations nouvelles est possible, mais pas nécessaire, l’autopsie n’étant jamais obligatoire.

Début des débats à la 1568e s.

 Villes, villages et campagnes gauloises

par Sophie Krausz.

Discussion avec notamment :

Olivier Buchsenschutz, Thierry Dechezleprêtre, Thierry Lejars.

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Résumé
S. Krausz rappelle que sur ce sujet, les fouilles récentes ont livré beaucoup de données : on sait aujourd’hui que la Gaule était couverte de villes, de villages, de fermes, et composée de territoires plus ou moins vastes qui couvraient l’ensemble de la Gaule, et qui étaient des entités politiques indépendantes, sans doute des petits royaumes ou des petits états. César fournit le nom d’une cinquantaine de tribus gauloises attachées à ces territoires (il les nomme civitates).
Après les crises du IVe-IIIe s.,le monde celtique connaît une longue période de paix, favorable à la croissance des populations et des productions : on voit apparaître, en plaine, des agglomérations de parfois plusieurs dizaines d’hectares, mais qui ne sont pas fortifiées, concentrant la population, mais aussi des activités artisanales très productives et très variées et de activités d’échange commercial. Dans certaines on trouve aussi des activités religieuses importantes.
Entre 100 et 80 av. J.-C., la plupart de ces agglomérations sont abandonnées, leurs fonctions se déplacent souvent vers des promontoires, souvent les plus proches, ce sont les oppida, munis eux d’un rempart (que César appelle murus gallicus), en terre et bois avec parement de pierre. Se crée alors un maillage du territoire avec des réseaux d’agglomérations hiérarchisées.
Les campagnes sont plus difficile à cerner, mais la recherche a fait de grands progrès ces quinze dernières années : on décèle des systèmes parcellaires datant de l’age du Fer, voire d’avant, avec des fermes jalonnées de petites nécropoles familiales. Les activités artisanales ou de transformation des produits agricoles y sont très diversifiées, même si elles n’atteignent pas l’ampleur de ce qu’on trouve dans les agglomérations.

Début des débats à la 990e s.

 Musiques et langues au temps d’Astérix

Musiques

par Christophe Vendries et Christophe Maniquet

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Résumé
Après avoir évoqué avec humour la représentation largement anachronique de la musique dans les albums d’Astérix (cornemuse, etc), Christophe Vendries s’arrête sur un instrument authentique qui y est représenté : le carnyx, grande trompe qui est toujours évoquée en contexte guerrier, et pour laquelle Uderzo s’est inspiré du pavillon de carnyx de Deskford (Ecosse).
La connaissance de la musique gauloise se heurte à la rareté des sources, d’une part car on n’a retrouvé aucun système de notation de la musique par les Gaulois, d’autre part parce que les sources littéraires, exclusivement grecques et romains, sont biaisées par leurs considérations morales sur le monde barbare : la musique ayant pour eux une connotation philosophique, ils considèrent les Celtes comme un peuple sans musique au sens où eux l’entendent, ou une musique confinant au bruit.
Cependant, on trouve aussi dans ces textes des mentions de la lyre, qui connote, elle, la sagesse barbare, et fut probablement introduite au contact des Grecs.
Le carnyx et la lyre apparaissent dans l’iconographie, sur des monnaies gauloises et romaines, et sur les arcs municipaux en Gaule.
Ces dernières années, l’archéologie a permis de renouveler les connaissances sur la musique, avec en particulier en 1988, la découverte à Paule (Côtes d’Armor) d’une statue d’aristocrate, tenant une lyre et en 2004, sur le sanctuaire Sanctuaire
Sanctuaires
Lieu sacré, consacré par une religion.
de Tintignac (Corrèze), de plusieurs trompettes, associées à des casques et armes de guerre, à l’embouchure en hure de sanglier. Les méthodes modernes de radiographie, d’analyse des métaux, de numérisation des instruments de musique etc, ont permis de renouveler les données.
Cependant, on n’a toujours aucune idée de la façon dont on faisait sonner les instruments, du répertoire, etc.
A l’époque romaine, la documentation est infiniment plus riche car épigraphie (en particulier stèles funéraires de musiciens, mais aussi mosaïques, peintures, …).

1131-1240e s. : extraits de John Kenny faisant sonner le carnyx à partir d’une copie réalisée en utilisant pavillon de Deskford.

Début des débats à la 1286e s., avec en particulier Christophe Maniquet, inventeur des carnyx de Tintignac.

 

Langues

par Daniel Petit.

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Résumé
Daniel Petit évoque rapidement les présupposés sur la langue gauloise dans Astérix, avant d’en venir à la « vraie » langue gauloise, qui appartient à la famille des langues celtiques, qui sont des langues indo-européennes. D. Petit précise l’étymologie et l’époque d’apparition, respectivement en grec et en latin, des termes « celte » (keltoi) et « gaulois » (galli), ainsi que du mot français « gaulois », qui contrairement aux apparences, ne vient pas du latin « galli ».
On distingue parmi les langues celtiques les langues celtiques de l’Antiquité, qui sont dites « continentales » (parlées sur le continent : Gaule et péninsule ibérique), et les langues celtiques actuelles, dite « insulaires » (parlées dans les îles britanniques, ou qui en viennent).
Peu de textes celtiques anciens sont connus ; ce sont seulement des monnaies, des graffiti, de petits morceaux de textes. Parmi les rares textes un peu longs, on connaît depuis 1897 le calendrier de Coligny (IIe s. apr. J.-C.), qui est écrit en Gaulois, et depuis années 1970 d’autres textes comme l’inscription de Chamallières ou plomb du Larzac. La langue gauloise s’écrivait en alphabet latin ou grec. En revanche le celtibère, autre langue celtique antique, sans doute la plus archaïque, utilisait un système d’écriture propre.
Il existe un trou de plusieurs siècles entre les Ier-2e s. apr. J.-C. et les premières attestations de langues celtiques modernes. Il faut noter que le breton n’est pas un « descendant » du gaulois, mais est une langue insulaire, tandis que le gaulois est une langue celte continentale. Le breton a été introduit depuis les îles, probablement à partir du Ve s.
L’exposé se termine avec un passage en revue des quelques 150 à 300 mots français provenant de la langue gauloise.
On trouve jusqu’au VIe s. des attestations de mots Gaulois correctement traduits, ce qui laisse penser que la langue était encore parlée.

Début des débats à la 2186e s.

 Cultes et rituels gaulois

par Jean-Louis Brunaux.

Discussion avec notamment :

Katherine Gruel, Thierry Lejars, Jannick Ricard.

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Résumé
Jusqu’aux années 1970, on ne savait pratiquement rien de la religion gauloise, demeurait l’image de Gaulois pratiquant le sacrifice, dont le sacrifice humain, et d’autres rituels dans les forêts, sous la conduite des druides, avec des épisodes fameux comme la cueillette du gui.
Les découvertes archéologiques ont permis de renouveler cette vision (ici, c’est le sanctuaire de Gournay-sur-Arond, IIIe s. av. J.-C., qui est pris en exemple), et de constater que les termes choisis par les auteurs grecs et latins pour décrire les sanctuaires, les mêmes que pour décrire leurs propres sanctuaires, étaient tout à fait appropriés, contrairement à ce que des générations de traducteurs avaient pensé : il existait de véritables sanctuaires à l’époque gauloise. La confusion sur les forêts vient de ce qu’on y trouvait des petits bois sacrés, réels ou factices, qui étaient le lieu de résidence de la divinité.
Dans ces sanctuaires, l’autel se présentait comme une grande fosse où on pratiquait des sacrifices, entiers ou avec partage des animaux entre les dieux et les offrants. Un autre rite important était l’offrande, en particulier d’armes de guerres, en remerciement de la victoire. Ce type de sanctuaires apparaît à la fin du IVe-début du IIIe s., à l’époque où l’activité guerrière des Gaulois est très forte. Il s’agit là de rites communautaires, on ne connaît presque rien en revanche du culte familial et domestique. L’exposé se termine avec l’évocation du sanctuaire de Ribemont-sur-Ancre (v. 140-130 av. J.-C.), où tout un champ de bataille a été sanctuarisé et offert en offrande, avec un charnier de plus de 500 corps. Immédiatement après la conquête de César, un temple est construit sur le site, c’est un des meilleurs exemples de continuité entre l’époque gauloise et l’époque romaine. On trouve le même phénomène à Allones, fouillé par Katherine Gruel.

 Art, Artisanat, échanges

par Thierry Lejars.

Discussion avec notamment :

Katherine Gruel, Sophie Krausz, Stéphane Verger.

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Résumé
Les sources textuelles s’intéressent peu aux questions de production et d’artisanat, d’où l’importance des connaissance apportées par l’archéologie : dès les années 1980, on a montré que dans les agglomérations ouvertes qui avaient précédé les oppida, toute une série d’activités artisanales, dont la métallurgie, étaient pratiquées. Dans la dernière décennie, le même phénomène a été mis en évidence pour la fin du VIe s. et surtout le Ve s. av. J.-C. En revanche, ces activités sont moins facile à mettre en évidence pour les IVe-IIIe s. av. J.-C., marqués par une ruralisation de la société et donc une dispersion de la documentation ; cependant les dépôts funéraires attestent que la qualité de la production, elle, ne baisse pas.
T. Lejars passe en revue la documentation dont on dispose sur le sujet : résidus de processus artisanaux, outils, et enfin les objets manufacturés eux-mêmes. Dans l’habitat, les traces de fabrication sont souvent ténues ; pour trouver de vraies structures de production (atelier), il faut aller aux marges du monde gaulois : géographiques, surtout dans le Midi, ou chronologique (fin de l’époque gauloise).
C’est un artisanat de haut niveau, lié à l’élite de la société. Le domaine de prédilection des Gaulois est la métallurgie, avec toute une série d’innovations techniques (techniques de soudure et d’assemblage, ciselure, etc), mais ce n’est pas le seul. Parmi les production caractéristiques, on trouve à partir du début du IIIe s. av. J.-C. des bracelets de verres qui connaissent une grande diffusion.
C’est dans les domaines de la guerre, de la parure, du banquet que les artisans gaulois sont les plus actifs.
A partir du IIe s. av. J.-C. le volume de la production augmente très nettement, ce qui a été interprété comme une « démocratisation » de l’usage de ces objets, en particulier du fer.
On ne sait en revanche rien du statut de l’artisan dans la société gauloise.

Début des débats à la 1014e s.

 La romanisation

par Thierry Dechezleprêtre.

Discussion avec notamment :

Jean-Louis Brunaux, Katherine Gruel, Christophe Vendries.

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Résumé
Après un rappel sur la naissance du concept de romanisation, et son utilisation appliquée à la Gaule, avec les enjeux idéologiques liés, T. Dechezleprêtre insiste sur le renouvellement de la problématique au cours des dernières années.
Il rappelle que les échanges nord-sud ne commencent pas avec conquête de la Gaule : à des premiers contacts princiers sans lendemain, dès la fin du VIe s. av. J.-C., succèdent à partir de la fin du IIIe s. av. J.-C. toute une série de contacts et d’emprunts, directs ou indirects (ex. des monnaies).
Des marqueurs comme la diffusion des amphores ou celle de l’architecture de pierre permettent de juger du degré de « romanisation » de la Gaule avant même la conquête.
Certains champs comme l’archéozoologie demeurent à explorer : les espèces importées comme le cheval apparaissent-elles avant ou après la conquête ?
T. Dechezleprêtre évoque ensuite la romanisation d’après la conquête, en donnant quelques exemples précis des conséquence de l’adoption du modèle de la cité, des cadres juridiques romaines mais aussi d’une manière de vivre à la romaine sur des domaines aussi divers que l’architecture, l’agriculture (introduction de nouvelles espèces, développement des vergers) ou la religion.
Ces questions sont complexes, et il faut garder à l’esprit que les grands centre monumentaux « gallo-romains » que l’on connaît ne sont pas antérieures au IIe s. apr. J.-C. : il faut plus d’un siècle de mutations pour arriver à civilisation « gallo-romaine » telle qu’on la connaît.

Début des débats à la 940e s.


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