« Quand le défunt échappe à la nécropole et devient offrande. Sacrifices et dépôts composites au Second âge du Fer dans le Bassin parisien », Valérie Delattre

par Véronica Cicolani

Valérie Delattre, « Quand le défunt échappe à la nécropole et devient offrande. Sacrifices et dépôts composites au Second âge du Fer dans le Bassin parisien », dans L’âge du fer en Europe - Mélanges offerts à Olivier Buchsenschutz. Sous la direction de Sophie Krausz, Anne Colin, Katherine Gruel, Ian Ralston, Thierry Dechezleprêtre, Éditions Ausonius, Collection Mémoires (32). Bordeaux, 2013, p. 481-499.

La découverte de plus en plus récurrente de squelettes en silo a suscité et suscite encore aujourd’hui des interprétations controversées. Définis dans un premier temps sépultures de relégation, les dépôts humains en silo conservent encore aujourd’hui une connotation négative de marginalisation et/ou de sacrifice violent. Cependant, la multiplication de découvertes grâce aux grands décapages préventifs met l’accent sur la complexité et la diversité des manipulations auxquelles les ossements humains ont été sciemment soumis.

Dans cette perspective, la contribution de Valérie Delattre propose une nouvelle lecture des expressions cultuelles des communautés celtiques à l’appui de données récentes et par une approche archéo-anthropologique. Comme l’auteur le souligne, dans l’ensemble du Bassin parisien, au second âge du Fer, on constate que la présence de défunts au sein d’un habitat ne se limite pas à des sépultures disséminées, ou à des ossements secs en position secondaire, mais elle se manifeste aussi dans les silos, à la fois structures de stockage et fosses dépotoir.

Les offrandes humaines qu’on y retrouve composent des assemblages à géométrie variable allant du dépôt individuel, multiple ou collectif, comme à Varennes-sur-Seine ou à Noisy-sur-Marne, aux dépôts composites associant l’humain à l’animal et/ou à du mobilier archéologique comme est attesté à Bourges « Chemin de Gionne, dans les silos de Neuville-aux-Bois » ou encore à La Grande Paroisse, « Les Rimelles ». Si l’association animal-vaisselle-parure au sein d’un même silo semble être une pratique assez récurrente, tout comme les dépôts d’animaux seuls, les dépôts associant l’homme à l’animal sont aujourd’hui de plus en plus représentés. Réunis intentionnellement dans une même structure, comme par exemple à Nanteuil-sur-Aisne, ces dépôts peuvent être simultanés ou bien différés et, dans ce dernier cas, une séparation matérielle nette entre l’individu et l’animal est créée.

Comme l’auteur le souligne, ces offrandes composites ont fait l’objet de manipulations complexes et étrangement similaires, depuis la gestion de la décomposition de carcasses animales et des cadavres humains, à la reprise de certains segments ou pièces osseuses, voire enfin à leur exposition sous la forme de trophées, comme dans le sanctuaire Sanctuaire
Sanctuaires
Lieu sacré, consacré par une religion.
de Gournay-sur-Aronde ou bien dans l’habitat de Montmartin. Ces similarités troublantes, comme l’auteur les qualifie, ont souvent poussé les chercheurs à y reconnaître une gestuelle rituelle fondée principalement sur la pratique du sacrifice ou la mise à mort violente des animaux et des individus. Cependant, si l’abattage volontaire des animaux à sacrifier est largement documenté grâce aux traces de découpe lisibles sur l’os sec et à l’instrumentum parfois déposé conjointement aux animaux, la mise à mort violente d’un homme, dans un cadre rituel, ne peut être scientifiquement prouvée.

En effet, la relecture d’anciennes et nouvelles données passées au crible de l’anthropologie Anthropologie C’est l’étude des sciences humaines et des sciences naturelles qui étudie l’être humain sous tous ses aspects, sociaux, psychologiques, culturels et physiques. physique nuance aujourd’hui l’interprétation « sanglante » des pratiques rituelles celtiques. La plupart des manipulations dont les défunts ont fait l’objet ne se sont produites que post-mortem, comme l’auteur le rappelle. Le pourrissement ou la dégradation à l’air libre des corps humains, tout comme la reprise d’ossements et leur éventuelle exposition illustrent des cérémoniels complexes dans lesquels les animaux et les hommes sont impliqués avec des statuts et des investissements de temps et de savoir-faire voisins. Qu’ils soient magnifiés dans les sanctuaires comme à Ribemont-sur-Ancre ou assemblés dans les silos des habitats ruraux, l’homme et l’animal participent aux pratiques religieuses comme héroïsation par exposition ou devenant eux-mêmes une offrande sélectionnée et conservée à jamais dans les silos. C’est en suivant cette hypothèse, que l’auteur propose de lire les dépôts humains en silo comme une mise en scène « paisible » qui exclurait ainsi d’emblée le sacrifice humain, à quelques exceptions près. Les structures de stockage deviennent alors, d’après l’auteur, des réceptacles d’offrandes où des membres sélectionnés de la communauté y sont déposés, post-mortem, dans le cadre des rituels propitiatoires.

Dans cette nouvelle perspective, les squelettes deviennent les preuves tangibles d’un sacrifice humain symbolique : exclusion volontaire de la communautés des morts et élévation au rang d’offrande aux divinités. La décomposition des corps humains participerait alors à l’invocation « pacifique » des forces de fertilité alors que l’exposition d’individus entiers ou fragmentés après dessèchement ou désincarnation est une mise en scène guerrière symbolique où les pièces osseuses appartenant aux guerriers deviennent des reliques.


Véronica Cicolani Post-doctorante AOROC