« Les cérémonies funèbres d’après l’épopée irlandaise », Pierre-Yves Lambert

par Véronica Cicolani

Pierre-Yves Lambert, « Les cérémonies funèbres d’après l’épopée irlandaise », dans L’âge du fer en Europe - Mélanges offerts à Olivier Buchsenschutz. Sous la direction de Sophie Krausz, Anne Colin, Katherine Gruel, Ian Ralston, Thierry Dechezleprêtre, Éditions Ausonius, Collection Mémoires (32). Bordeaux, 2013, p. 501-510.

Dans cet article, Pierre-Yves Lambert propose d’illustrer les cérémonies funèbres dans l’Irlande ancienne à l’appui des récits de conteurs médiévaux. Bien que l’arrivée du christianisme ait impliqué des changements importants dans les us et coutumes locaux, comme le précise l’auteur, ces documents permettent tout de même d’appréhender des pratiques, qui au Moyen Âge étaient toujours perceptibles, comme l’attestent certains textes historiques.

Les extraits de récits ici sélectionnés et commentés décrivent la complexité et la variété des rituels funéraires renvoyant au monde archaïque irlandais. Ainsi, la mort d’un héros est évoquée à travers un formulaire épique codifié et répétitif qui indique, par une syntaxe simplifiée, les principales étapes du déroulement des funérailles : la construction du monument funéraire, l’éventuelle inscription en ogamique du nom au génitif du défunt et le rituel d’accompagnement, lamentation et/ou jeux funèbres. Si ces descriptions ne rentrent pas dans le détail et des informations implicites viennent ainsi à manquer, le recoupement avec d’autres textes plus tardifs permet de pallier en partie ces lacunes. Ainsi, dans le récit de l’enterrement du roi Loegaire mac Néill on sait que le roi fut enterré armé dans le fossé extérieur du fort royal avec le visage tourné vers le sud, soit orienté vers le territoire des Laigen, ses ennemis. Cette pratique, fondée sur la croyance selon laquelle un roi après sa mort va continuer de combattre depuis sa tombe, on la retrouve dans deux autres récits du Dindshenchas : celui du roi Nill et de l’héros Cu Chulainn. Au delà de ce choix particulier et très stratégique du lieu de sépulture, les familles royales étaient généralement ensevelies dans des grandes nécropoles, présentées dans les textes épiques comme de réilic idlaide : des cimetières païens.

D’après les sagas, il s’agit d’une succession de sépultures collectives regroupant au sein du même site les rois, les nobles, les poètes, les femmes, les guerriers et les héros. Ces vastes nécropoles étaient aussi des importants lieux de rassemblement saisonniers, ou oenach, en commémoration des rois disparus et où se déroulaient des jeux funèbres, des règlements judiciaires, voire des transactions commerciales.

A ce propos, l’auteur rappelle que dans l’Irlande moderne était encore attestée la pratique de jeux de veillée funèbre, une sorte de relique des anciens jeux funèbres. Seuls les rois ayant embrassé la foi chrétienne, comme les rois Cormac mac Airt ou Conchobar, ont un traitement différent. D’après le texte « Histoires de cimetières », ces derniers sont en effet inhumés avec la tête orientée à l’est et à l’écart de nécropoles royales païennes. A côté des grandes sépultures royales, de nombreuses tombes individuelles, surtout de guerrier, sont décrites dans les textes épiques. Leur signalisation au sol est souvent associée à un pilier sur lequel est inscrit le nom du défunt, selon la même formule que l’on retrouve par ailleurs dans les inscriptions ogamiques. Ce qui est intéressant de remarquer c’est le vocabulaire utilisé pour indiquer la tombe : fert désignant à la fois un talus et un fossé ou uag, duma qui désigne « rempart ». Les corps sont en effet protégés par un petit tertre de terre ou par un cairn : un amoncellement de pierres déposées chacune par un participant à la cérémonie. Cette pratique correspond à une coutume d’origine guerrière observée chez les Perses et documentée dans la littérature irlandaise ayant pour but de décompter plus facilement le nombre de survivants après la bataille. Ces inhumations, parfois improvisées sur le champ de bataille, sont précédées et suivies des rituels funèbres tels les cortèges en fonction du statut du décédé. Les corps, allongés sur un char (carpat), étaient ainsi portés et escortés par des proches, voire des hommes de l’art, jusqu’à leur demeure ultime. Après l’érection du monument suivaient des lamentations funèbres exécutées par des chanteuses professionnelles et parfois amplifiées par le cri de veaux de lait qui, privés volontairement de nourriture, participaient ainsi au deuil général.

Enfin, comme il est récurrent dans le folklore irlandais et écossais, des fées pouvaient aussi participer au deuil collectif. De vert vêtues, elles emportaient parfois les dépouilles du défunt dans un tertre magique ou sid. Bien qu’il s’agisse des textes récents ou des compilations récentes de lectures anciennes, les descriptions parfois détaillées qu’on peut y retrouver offrent des informations pour la compréhension des rituels des sociétés celtiques médiévales mais peut-être aussi de suggestions intéressantes pour aborder celles plus anciennes dont les textes nous font défaut.


Véronica Cicolani Post-doctorante AOROC