« Partager la viande, distribuer l’hydromel. Consommation collective et pratique du pouvoir dans la tombe de Hochdorf », Stéphane Verger

Véronica Cicolani

Stéphane Verger, « Partager la viande, distribuer l’hydromel. Consommation collective et pratique du pouvoir dans la tombe de Hochdorf », dans L’âge du fer en Europe - Mélanges offerts à Olivier Buchsenschutz. Sous la direction de Sophie Krausz, Anne Colin, Katherine Gruel, Ian Ralston, Thierry Dechezleprêtre, Éditions Ausonius, Collection Mémoires (32). Bordeaux, 2013, p. 511-520.

Par cette contribution, centrée sur la description et l’interprétation des différents éléments qui composent l’extraordinaire tombe de Hochdorf, Stéphane Verger nous livre une interprétation de l’organisation de la société et des rituels politiques celtiques de vaste envergure, qui ouvre de nouvelles perspectives et approches d’études aux sociétés hallstattiennes.

Comme l’auteur l’indique à juste titre, la grande tombe de Hochdorf est une « mine inépuisable d’informations » et de ce fait plusieurs chercheurs ont contribué et contribuent encore aujourd’hui à en analyser tous les aspects. Dans ces précédents travaux datant de 2006 et plus récemment de 2012, Stéphane Verger avait déjà pu proposer une interprétation de l’organisation tribale des communautés de l’Asperg en s’appuyant non seulement sur une remarquable analyse de l’ensemble de la tombe de Hochdorf – les différents éléments qui la composent, leur disposition spatiale et les renvois ornementaux lisibles sur les différents objets- mais aussi sur l’ensemble de documents archéologiques livrés par les tombes limitrophes. L’organisation d’une véritable mise en scène funéraire prend alors corps. La composition et la disposition du mobilier de la tombe de Hochdorf ainsi que son « traitement » permettent à l’auteur de définir les différentes étapes qui marquent l’ascension sociale et politique du défunt dans un territoire, celui du domaine hallstattien, où d’autres tombes manifestent l’existence de différents statuts au sein d’une société considérée comme tribale.

L’auteur, tout en faisant référence à ses précédentes études, pousse son interprétation encore plus loin pour la mener complètement à son terme, comme lui même le déclare en incipit. L’attention est alors tournée tout particulièrement vers les ustensiles et récipients ayant servi, au cours des funérailles, à la préparation, la présentation, au service et à la consommation de la viande et de la boisson alcoolisée. Un système codifié très précis et strict prend forme grâce à une analyse minutieuse de la disposition, l’orientation et la hiérarchie de ces récipients ainsi que de la répétition et de l’organisation spatiale de certains décors. Ainsi, les vases pour la présentation, le service et la consommation de la viande, préparée pour huit ou neuf convives, ont été déposés sur le char selon un ordre bien précis comme le révèle la répartition de l’ornementation, voire son absence. L’auteur distingue alors trois convives d’un rang supérieur, utilisant un plat à deux anses et une assiette à décor géométrique chacun, cinq de rang inférieur, disposant chacun d’une assiette à décor de petits points, et enfin un sixième convive évoqué par l’assiette sans décor. Le lien spatial entre cette assiette et les ustensiles pour la découpe et le service de la viande pousse l’auteur à interpréter ce sixième convive comme l’exécuteur du rituel à qui l’on confie le délicat rôle du partage de la viande. En effet, par un parallélisme audacieux, mais pas pour autant dépourvu d’intérêt, on retrouve un système similaire d’organisation du banquet et du partage de la viande dans l’épopée irlandaise. L’auteur cite plus précisément la description de la préparation de la salle de banquet royale de Tara où l’on retrouve avec plus de détails un système de classement de convives selon leur statut, leur rang et leurs prérogatives rituelles. Bien qu’il s’agisse des textes tardifs et éloignés dans le temps, les similarités demeurent frappantes. Par la même approche l’auteur s’attache à l’interprétation du service à boire. Ainsi, la disposition des neuf cornes à boire, le long de la paroi sud, leurs dimensions, huit de la même taille et une seule en fer de très grande taille, ainsi que l’organisation du décor et son évolution selon deux états mettent en évidence une gestion particulière de la boisson alcoolisée. A l’inverse du partage de la viande, l’hydromel contenu dans le chaudron est réparti parmi les convives sans aucune distinction hiérarchique : chaque convive consomme la même quantité en utilisant la même corne à boire dans un rituel communautaire. Seul dans le deuxième état, on distingue une corne dont l’embouchure vient à être revêtue d’un bandeau en or orné de cercles concentriques alors que les sept restantes sont ornées de bandeaux à décor géométrique.

Ce changement se fait en même temps que l’on modifie ou bien l’on rajoute d’autres éléments en or comme la coupe posée sur le chaudron ou bien les parures et les accessoires vestimentaires, réalisés ou recouverts d’une feuille d’or. Cette modification est interprétée par l’auteur comme une évolution du statut du défunt acquise durant sa vie et symboliquement mise en scène dans la tombe. Ainsi, le défunt, devenu chef d’un des huit lignages participant au partage de la viande, poursuit son ascension sociale au rang de chef de tribu, siégeant sur le trône et officiant des rituels collectifs, pour enfin s’ériger au rang de chef à prérogatives royales ; ce dernier état est symbolisé par l’or qui le revêt et par la répartition équitable de l’hydromel. En consommant et au même temps en distribuant en parties égales l’hydromel, le défunt non seulement est garant de la cohésion de la communauté participant au banquet, mais il est aussi symboliquement investi d’un pouvoir politique, comme le désignent de nombreux récits irlandais. En effet, comme l’auteur le rappelle, dans la littérature médiévale irlandaise l’hydromel et le pouvoir sont souvent des synonymes. Ainsi, l’ivresse et l’ascension au pouvoir royal se trouvent étroitement associées comme dans la mythologie où la déesse de la souveraineté désigne le roi en lui offrant une coupe de cette boisson.

En dernière analyse, la tombe de Hochdorf traduit par sa mise en scène complexe une évolution du fonctionnement même de la société celtique de l’Asperg depuis un pouvoir partagé par les personnalités les plus éminentes de la communauté, à un pouvoir individuel dont les caractéristiques évoquent celles des rois celtiques d’époque historique.


Véronica Cicolani Post-doctorante AOROC