« « Romanisations » : le regard du protohistorien », Thierry Dechezleprêtre, Lionel Pernet

par Véronica Cicolani

Thierry Dechezleprêtre, Lionel Pernet, « « Romanisations » : le regard du protohistorien », dans L’âge du fer en Europe - Mélanges offerts à Olivier Buchsenschutz. Sous la direction de Sophie Krausz, Anne Colin, Katherine Gruel, Ian Ralston, Thierry Dechezleprêtre, Éditions Ausonius, Collection Mémoires (32). Bordeaux, 2013, p. 619-631.

Longtemps perçue comme une action de « civilisation » des populations « barbares » à la suite de la conquête militaire de la Gaule, la notion de romanisation fait aujourd’hui l’objet d’une révision critique, où les regards de l’historien et de l’archéologue protohistorien sont mis en perspective. Si, d’une part, les historiens ont progressivement délaissé la vision linéaire et colonialiste de l’action militaire romaine en faveur d’une approche plus nuancée, d’autre part, les nouvelles données apportées par l’archéologie protohistorique ont mis l’accent sur l’antériorité des apports culturels romains à la conquête militaire. L’article ici présenté par Thierry Dechezleprêtre et Lionel Pernet fait brièvement le point à la fois sur ce renouvellement méthodologique et sur les changements de perspective à l’appui de deux dossiers significatifs : celui des oppida et celui des auxiliaires gaulois. Ces deux thèmes, dont les auteurs sont spécialistes, soulignent chacun l’impact de la romanitas sur les territoires conquis, qui se manifeste non seulement selon des modalités variées mais aussi à une époque bien antérieure à celle considérée par l’historiographie classique, soit entre le IIIe et le Ier s. av. J.-C. Alors, les évolutions structurelles et culturelles internes à la société gauloise, avant et pendant la conquête, ne représentent pas une césure nette avec les traditions précédentes en raison de la seule présence romaine, mais elles sont aujourd’hui interprétées comme le fruit d’une complexification sociale autonome, stimulée par l’intensification des relations commerciales, politiques et militaires avec la Méditerranée. Ainsi, les oppida tout comme certaines grandes agglomérations, Villeneuve-Saint-Germain, sont la manifestation d’une nouvelle organisation de la société où des formes mixtes d’autorité se substituent aux rois, non sans engendrer des troubles comme le rappelle César. Si leur architecture interne, structurée en plans réguliers et planifiée, repose sur le bois, selon une tradition celtique, l’usage de la pierre taillée pour la réalisation du parement d’un certain nombre de remparts évoque des emprunts aux techniques de construction méridionales. Ces transferts technologiques, assimilés et intégrés d’une façon inégale en Gaule, sont la conséquence des contacts directs et/ou indirects avec les Romains qui se sont multipliés au cours du IVe et du IIIe s. av. J.-C. et dont les nouvelles aristocraties gauloises sont les bénéficiaires. Dans ce sens va aussi l’alignement sur le monnayage républicain choisi par les régions du Centre-Est de la Gaule, territoires situés hors de la Provincia et donc de l’autorité politique romaine. L’élément militaire, comme l’argumente dans cet article Lionel Pernet, fait partie, au même titre que le commerce, des éléments catalyseurs ayant contribué à accélérer ce processus. Le rôle des auxiliaires gaulois combattant pour l’Urbs, soit en tant qu’allié soit contraints par un foedus suite à leur défaite, dévoile les relations de clientélisme et d’alliance ou d’inimitié qui mèneront certains aristocrates gaulois et leurs hommes à prendre très tôt des positions politiques face à Rome et à son extension progressive. L’étude de 300 sépultures à armes distribuées dans l’ensemble des Gaules et dans la région alpine a permis à l’auteur d’observer des situations très différentes voire contrastées. En Transalpine comme dans la région alpine les modes de sépultures et la typologie des assemblages indiquent une continuité entre l’avant et l’après conquête avec des tombes à panoplies celtiques, avant, et des tombes avec armement armement romain après. En revanche, chez les Trévires ou en Gaule celtique leur manifestation assume un caractère plus contrasté, rythmé par des phases de continuité et de rupture. Ainsi, chez les Trévires on retrouve des grandes nécropoles utilisées avant et après la conquête, mais dont les assemblages funéraires marquent une rupture sociale : des tombes à char au LTD2a, symboles du pouvoir politique et économique de l’aristocratie, et tombes à armes sans char au LTD2b, qui marquent un changement du statut et des prérogatives politiques de la génération d’après conquête. De même de nouvelles petites nécropoles à armes, contemporaines de la conquête et utilisées juste après, sont fondées dans des nouveaux sites avec des assemblages qui révèlent des contacts réguliers avec le monde romain : armes, éperons et nombreux objets méditerranéens. Le même cadre différencié est lisible en Gaule celtique où apparaissent soit de petites nécropoles où la continuité indique la conservation de la part de ces groupes de leur statut avant et après la conquête, soit comme chez les Trévires des tombes à chambre funéraire de grande taille qui marquent probablement l’acquisition d’un pouvoir acquis grâce aux services rendus au conquérant romain. Les différents exemples avancés par les auteurs mettent ainsi bien en évidence que les transferts culturels entre le monde gaulois et romain sont un processus long qui s’est mis en place avant la conquête définitive de la Gaule par les romains. La romanitas est alors reçue d’une façon très différente dans les Gaules, certains éléments ayant été introduits, d’autres empruntés et adaptés. Dans une Gaule désormais urbanisée bien avant la conquête, la présence romaine dynamise, accélère et diversifie les changements internes des sociétés gauloises le conduisant à leur lente intégration politique dans le futur empire.


Véronica Cicolani Post-doctorante AOROC