Aux origines de la Grèce, XIIIe-VIIIe siècles avant notre ère. La genèse du politique, Annie Schnapp-Gourbeillon

par Julien Baldacini

Aux origines de la Grèce, XIIIe-VIIIe siècles avant notre ère. La genèse du politique, Annie Schnapp-Gourbeillon, Paris, Les Belles Lettres, 2002.

 L’auteur

Annie Schnapp-Gourbeillon est maître de conférences en histoire grecque à l’université de Paris VIII. Titulaire d’une thèse soutenue en 1975 sous la direction de Pierre Vidal-Naquet et intitulée Monde animal et monde des hommes dans l’Iliade et l’Odyssée, elle est principalement connue pour ses recherches dans le domaine de l’archéologie et de l’histoire de la Grèce archaïque et classique. Auteur de nombreux articles scientifiques, elle a également écrit quelques ouvrages dont Lions, héros, masques. Les représentations de l’animal chez Homère, paru chez Maspéro en 1981, Précis d’histoire grec, en collaboration avec Claude Mossé, paru chez Armand Colin en 2003, et Aux origines de la Grèce, XIIIe-VIIIe siècles avant notre ère. La genèse du politique, paru aux Belles Lettres en 2002.

 L’ouvrage

Paru en 2002, Aux origines de la Grèce, XIIIe-VIIIe siècles avant notre ère. La genèse du politique s’inscrit dans le débat historiographique et archéologique concernant les « âges obscurs » en Grèce, période qui se situe entre la fin de l’époque mycénienne aux alentours du XIIe siècle avant notre ère et l’époque archaïque, qui débute vers le VIIIe siècle avant notre ère. A rebours d’autres historiens et archéologues, qui interprètent les « âges obscurs » comme une période de rupture radicale avec le monde mycénien qui précède et d’où surgit quelques siècles plus tard la Cité (polis) grecque de façon presque ex nihilo, A. Schnapp-Gourbeillon se propose de lire la période des « âges obscurs » comme un moment moins radical et catastrophiste de l’histoire grecque, en le considérant comme une période de transition, à la fois politique et culturelle, entre le monde des palais mycéniens qui s’effondre aux XIIIe-XIIe siècles, mais dont certains traits demeurent dans la période dite des « âges obscurs », et la naissance de la Cité grecque au VIIIe siècle, qui se préfigure et se forme durant cette période de transition. Pour réaliser son étude, A. Schnapp-Gourbeillon s’appuie principalement sur des sources primaires, tant archéologiques – iconographie, tessons de céramiques, armes,… – qu’écrites – utilisation des textes homériques, Thucydide, Tyrtée,… – de façon complémentaire : loin d’opposer systématiquement le texte à la preuve archéologique ou inversement, l’auteur cherche à les étudier de façon complémentaire, afin de compléter les lacunes textuelles ou matérielles par l’autre support, sans oublier toutefois qu’il n’est pas toujours possible de faire concorder les deux. La chercheuse s’appuie également sur les nombreux articles et ouvrages de recherche consacrés aux « âges obscurs », afin d’étayer son propos, le nuancer, ou pour présenter les différentes hypothèses des chercheurs sur la période, et parfois les discuter. Ainsi, l’ouvrage se propose d’analyser la manière dont la période des « âges obscurs », entre le XIIIe et le VIIIe siècles avant notre ère, constitue non pas un moment de rupture radical dans l’histoire de la Grèce, mais au contraire une période plus nuancé de transition, avec ses évolutions et ses permanences, entre le monde palatial mycénien qui précède et la naissance de la Cité grecque en tant qu’entité politique qui suit. Pour ce faire, l’auteur a choisi une étude thématique qui se retrouve dans la structure de l’ouvrage, composé de cinq chapitres, chacun d’eux traitant un aspect différent des évolutions et des permanences ayant cours durant les « âges obscurs », afin de mettre en évidence le rôle transitionnel de cette période au sein de l’histoire grecque.

 Synthèse de l’ouvrage

Après une brève introduction, qui résume l’évolution des découvertes et le renouvellement de la documentation archéologiques concernant les âges obscurs entre M. I. Finley dans les années 1960 et la date de rédaction de l’ouvrage (début des années 2000) et qui annonce le plan suivi par l’auteur au sein de son étude, l’ouvrage s’ouvre sur le premier chapitre intitulé « La fin des palais. La guerre en images ». Rappelant la thèse de R. Drews dans son ouvrage, The End of the Bronze Age, qui explique la fin de l’ère mycénienne et des palais à la suite d’une « Catastrophe », moment de violence et de troubles extrêmes qui traverse la Grèce et met brutalement fin au système palatial par la force armée – en témoigne les niveaux de destructions repérés lors des fouilles des sites –, A. Schnapp-Gourbeillon met ensuite cette analyse à l’épreuve en dressant une typologie des différents sites palatiaux. Si certains sites présentent des niveaux de destruction, force est aussi de constater que « la situation peut varier considérablement d’une région à l’autre », certains palais présentant des traces de réoccupation rapide du site après la destruction, d’autres présentant plusieurs destructions tandis que d’autres encore aucun, mais des signes d’un abandon pacifique. S’attardant plus précisément sur le cas de Pylos et sur les sources iconographiques, la chercheuse met ensuite en évidence le fait que si les représentations guerrières et les tablettes retrouvées semblent indiquer une montée des troubles et une évolution dans les pratiques guerrières – avec notamment l’apparition d’un nouveau type de fantassin – ce changement s’amorce dès avant la fin des palais, et que « cela ne donne aucune indication particulière sur la présence de possibles agresseurs venus de l’extérieur ». Au contraire, les images semblent mettre l’accent sur une continuité de l’iconographie, dont les évolutions restent « à l’intérieur d’un cadre mental purement mycénien ». Le second chapitre, « Le roi est mort – du wanax au basileus  ? », s’attarde alors d’abord sur les indices archéologiques qui permettent de « déceler la présence de population allogènes » sur le territoire grec, indices sur lesquels s’appuient les tenants de l’explication de l’invasion étrangère. A. Schnapp-Gourbeillon note en effet l’apparition d’objets au tournant des XIIIe-XIIe siècles qui pour la première fois en deux siècles brisent « l’homogénéité remarquable de la culture mycénienne » ; ce sont principalement un type de céramique – dit « barbarian ware » – et une nouvelle arme – l’épée de type Naue II – que la chercheuse étudie. En ce qui concerne la céramique, l’auteur note donc l’apparition d’un nouveau type de poterie, plus grossière, non tournée, monochrome, qui serait selon certains la marque d’une population étrangère faisant irruption dans le monde mycénien et qui confirmerait la thèse de l’invasion. Assez vite cependant, certaines caractéristiques de cette céramique invalident cette thèse : elle n’a qu’une durée de vie très courte et n’éclipse jamais la céramique mycénienne, on n’en trouve jamais trace dans des tombes (ce qui serait pourtant la marque d’un groupe ethnique conscient de son identité propre), cette céramique représente un équipement de maison complet, mais surtout elle est extrêmement homogène, semblable sur tous les sites, tandis que les traces de destruction varient énormément entre les différents sites. De là, la chercheuse exclut l’hypothèse d’envahisseurs installés dans les ruines des palais, sans toutefois rejeter la possible présence d’éléments intrusifs nouveaux dans le monde mycénien ; il est fort probable plutôt que ces éléments étrangers soient la marque de l’arrivée de petits groupes de mercenaires, « vivant à la périphérie du monde mycénien mais sans y être étrangers », arrivés sur le territoire grec et qui s’y seraient installés avec leurs familles, sans cependant être assez nombreux pour conserver durablement une identité propre ou au contraire désirant rapidement s’intégrer dans le monde mycénien. La réflexion sur les épées nouvelles est à peu près semblable : rien ne prouve que ces épées, bien que marquant une évolution dans l’art de la guerre, soient la marque d’une invasion étrangère massive du monde mycénien. Elles pourraient au contraire provenir elles aussi des régions italiques, importées par les groupes de mercenaires déjà cités et incorporées dans l’armement armement mycénien. La thèse de l’invasion étrangère mise à mal, A. Schnapp-Gourbeillon en revient alors à l’analyse typologique des différents sites après la chute des palais. Constat marquant : à travers l’analyse des habitats et des cimetières, on constate une rupture de l’homogénéité culturelle de la koinè mycénienne, remplacé par un régionalisme très marqué, tant dans la céramique que les pratiques funéraires. De même, l’auteur note des mouvements de synœcisme, avec formation de différents centres culturellement différenciés. De même, en s’attardant quelque peu sur les mouvements migratoires, elle s’aperçoit que, loin de constituer des fuites de populations appauvries et cherchant refuges contre la guerre, ces déplacements à l’intérieur ou vers l’extérieur du monde mycénien dénotent parfois une certaine richesse des participants, qui s’apparente donc plus à un mouvement de colonisation réalisé autour d’un chef fondateur. Dans une première conclusion partielle, la chercheuse postule donc de ces différents éléments que la fin des palais n’est pas le résultat d’une invasion brutale qui donnerait naissance à une nouvelle société qui serait en négatif celle des palais, mais que leur disparition résulterait plutôt de facteurs internes, avec l’émergence de seigneurs de guerre de palais de moindre importance, jusque-là soumis à des palais plus puissants, qui parviennent progressivement à s’affranchir de la tutelle, donnant naissance à un monde multipolaire et culturellement hétérogène, sans pour autant constituer une rupture radicale avec le monde des palais. Dans le troisième chapitre, « Les « invasions » doriennes revisitées », A. Schnapp-Gourbeillon s’attache plus spécifiquement à la thèse des invasions doriennes pour en expliquer les difficultés. De fait, si le thème des invasions doriennes est promu par Sparte elle-même dès l’époque antique, et lié au retour des Héraclites, force est de constater la difficulté de reconstituer l’histoire de cette invasion mythifiée, qui se confond avec la légende, et sert surtout à Sparte à justifier sa domination du Péloponnèse. Plus encore, il est très difficile de reconstituer, en comparant les différentes pratiques des populations doriennes comme les Crétois ou les Corinthiens, d’esquisser un monde et une histoire uniformes des Doriens, qui restent « insaisissables ». Loin de constituer un épisode particulier, l’arrivé des Doriens s’inscrit pour la chercheuse dans le cadre de ces arrivées de populations allogènes et qui s’intègrent dans l’espace du monde mycénien : plutôt qu’une invasion, la chercheuse voit dans l’arrivée des Doriens une « infiltration », avec une « appropriation par étape du territoire ». Quittant la question des invasions, A. Schnapp-Gourbeillon analyse plus en profondeur la question de la religion dans le chapitre quatre, « Continuité ou rupture ? Religion et « siècles obscurs » ». Réalisant une nouvelle typologie des différents sites, l’archéologue constate que, si l’on constate via les tablettes l’existence d’un panthéon Panthéon Dans l’Antiquité, temple consacré à tous les dieux, par extension, ensemble des dieux. presque similaire entre la période mycénienne et la période archaïque puis classique, il n’existe pas de similitude de professer la religion, le temple grec tel qu’il apparaîtra aux époques ultérieurs ne se mettant en place qu’aux XIe-Xe siècles, avec une réélaboration de certaines pratiques. Cependant, il ne saurait y avoir une rupture radicale entre la période mycénienne et la période archaïque : si on constate l’apparition de nouveaux lieux cultuels durant la période post-palatiale, il faut toutefois noter que de nombreux sanctuaires Sanctuaire
Sanctuaires
Lieu sacré, consacré par une religion.
, et en particulier les grands sanctuaires panhelléniques comme Delphes, présentent tous des vestiges remontant à l’époque mycénienne, signe d’une permanence de la sacralité du lieu ; de même, certaines traces archéologiques signalent la présence d’une pratique du sacrifice rituel et de la commensalité, signe d’une permanence entre l’époque mycénienne et la période archaïque. Enfin, dans son dernier chapitre, « La fin des « siècles obscurs » : Homère et l’invention de l’écriture alphabétique », l’historienne revient sur un dernier élément, pour éclairer la période dite des « âges obscurs » : les sources écrites. De fait, contre la thèse d’une régression de la civilisation grecque durant les âges obscurs, due à une catastrophe naturelle de grande ampleur, elle avance l’absence d’une telle évocation dans les textes. Souvent avancée, l’idée d’un fléau ou d’une épidémie décimant la population de façon drastique n’est pourtant pas soutenue par des preuves ; bien plus, pour A. Schnapp-Gourbeillon, qui établit un parallèle avec la grande peste de 1348, un tel événement aurait laissé des traces durables dans les mémoires ; or, si les Grecs connaissent la peste – en témoigne le premier chant de l’Iliade – elle n’apparaît que comme une punition divine très limitée dans le temps, et somme toute assez peu meurtrière comparée à celle de 1348, car cessant dès que les hommes font acte de purification. On est loin d’un traumatisme dû à un épisode de peste qui provoquerait une régression et un vide historique entre le monde mycénien et le monde archaïque. Se pose alors la difficile question de l’écriture : pourquoi et par qui ? Sans prétendre apporter une réponse tranchée, la chercheuse avance différentes thèses, notamment celle d’une origine Eubéenne de l’écriture. Par contre, ce qui lui paraît clair est le développement étroit de l’écriture non pas d’abord à des fins marchandes, mais à des fins poétiques : l’absence de document commerciaux et surtout le caractère extrêmement rythmé de l’écriture grecque à ses débuts semble indiquer que l’écriture fut d’abord développée dans le but de fixer ce passé à la fois mythique et réel qui prend avec Homère la forme de l’épopée. Puis, à la fin des « âges obscurs », aux VIIIe-VIIe siècles, on assiste à la diversification des usages de l’écriture, qui apparaît à la fois comme une marque de prestige et d’intégration : savoir écrire son nom devient l’occasion de dédier à la divinité une preuve tangible de sa présence, un moyen d’atteindre l’immortalité en ce que la prononciation du nom d’un mort, gravé sur la tombe, rappelle aux vivants son souvenir,…mais c’est également un art qui se développe en parallèle de la pratique du banquet (symposion) et qui permet donc de se manifester comme appartenant au groupe des aristoi, de l’aristocratie des premiers temps de l’archaïsme grec.

 Bilan critique

Ouvrage relativement récent dans l’historiographie du sujet (2002 pour la première édition), Aux origines de la Grèce, XIIIe-VIIIe siècles avant notre ère. La genèse du politique semble encore assez peu connu des spécialistes de la discipline, en témoigne le peu de compte-rendu de l’ouvrage qui ont été réalisés ou l’absence de débat historiographique autour des thèses avancées ; de même, il ne semble pas être référencé comme source pour des recherches ultérieurs d’autres chercheurs. Il est donc très difficile d’esquisser la réception historiographique qu’a pu connaître l’ouvrage. Ouvrage relativement spécialisé, mais largement accessible au grand public, certains passages du livre peuvent nécessiter quelques connaissances préalables, comme par exemple une connaissance basique de la thèse des invasions Doriennes, dont A. Schnapp-Gourbeillon ne dresse pas un long récapitulatif, mais ces quelques prérequis ne gênent en rien la lecture ou la compréhension de l’ouvrage. Parmi les points négatifs, on regrettera l’absence de lien évident ou de renvois entre le texte et les divers compléments fournis au sein de l’ouvrage : la chronologie et les cartes, situées en toute fin d’ouvrage, ainsi que le dossier iconographique, présenté au milieu de l’ouvrage, auraient gagné à être mieux reliés au texte par des renvois indiqués à l’intérieur de celui-ci lorsque l’un ou l’autre document est sollicité. Cependant, ces quelques défauts ne sauraient nuire à l’indéniable qualité d’ensemble de l’ouvrage. Aidée par une rédaction très simple, mais rigoureuse et agréable, la thèse d’A. Schnapp-Gourbeillon se donne facilement à lire. Extrêmement bien argumentée, elle discute et approfondie les différentes interprétations et hypothèses archéologiques en les reliant constamment aux faits et aux découvertes ; la force de l’ouvrage consiste aussi à savoir intégrer les thèses contraires et à les présenter en contrepoint, tout en sachant faire par moment une autocritique de ses propres développements. On appréciera également l’honnêteté intellectuelle de l’auteur, qui n’hésite pas à nuancer ses propres hypothèses en les désignant comme telles lorsqu’aucun indice archéologique ne permet de trancher, ainsi que le formidable travail de recension et de synthèse qu’ont dû nécessiter les différentes typologies qui couvrent l’ensemble du monde grec. Enfin, en ce qui concerne les thèses historiques avancées par A. Schnapp-Gourbeillon, sans être toutes d’une nouveauté révolutionnaire, elles ont le mérite et l’intérêt de présenter un état synthétique et actuel de la question des « âges obscurs », mais également de ne pas sombrer dans une interprétation radicale des données archéologiques ; de fait, la perception des « âges obscurs » comme un une période de transition, avec ses permanences entre le monde palatial mycénien et le monde archaïque de la polis, qui se dessine en germe dans l’évolution des pratiques cultuelles et l’invention de l’écriture, paraît historiquement plus enrichissante et plus probable qu’une rupture radicale et quasi-anhistorique de l’histoire du monde grecque, provoquée par une hypothétique invasion étrangère dont nous ne gardons pas la place. A l’instar de l’auteur, il est sans doute pertinent d’admettre que, si de nombreux éléments manquent encore pour dresser une histoire exhaustive de la Grèce aux XIIIe-VIIIe siècles avant notre ère, cette période ne nous est pas inaccessible pour autant, et apparaît de moins en moins comme une époque « obscure » de l’histoire.


Julien Baldacini Master d’Histoire


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