L’archéologie, Philippe Jockey

par Matthieu Hagenmüller

L’archéologie, de Philippe Jockey, publiée chez Belin en 1999, se présente comme un manuel de référence sur la discipline archéologique, et revendique sur sa quatrième de couverture, de présenter « une perspective historique », c’est-à-dire d’expliquer le fonctionnement actuel de l’archéologie et les différents aspects de la science en étudiant son évolution à travers les derniers siècles.

Philippe Jockey a été élève de l’École Normale Supérieure et membre de l’École Française d’Athènes. Il est aujourd’hui professeur d’Histoire et civilisation grecques à l’Université d’Aix-Marseille. Il a fouillé en France et en Grèce, et s’est spécialisé dans l’histoire des techniques de l’artisanat antique. Ses recherches portent actuellement sur la polychromie de la sculpture grecque. Il est l’auteur de La Grèce Antique en 1999 et du Mythe de la Grèce Blanche, en 2013. L’archéologie est divisée en deux principales parties. Après une très courte introduction sur la polysémie du terme, l’auteur décrit l’évolution de l’archéologie de sa naissance jusqu’aux derniers grands changements du XXe siècle. Le chapitre 2 est consacré aux racines de l’archéologie dans l’Antiquité et au Moyen Âge, et les suivants à sa mise en place à l’époque moderne (« le temps des antiquaires » et « l’ère des grandes explorations »). A partir du chapitre 5, il décrit le moment-clef de l’avènement de l’archéologie en Occident, pendant la deuxième moitié du XIXe siècle : il revient d’abord sur l’extension des limites chronologiques et géographiques de l’archéologie (« l’invention d’ères nouvelles » et « extension des aires »), puis sur les changements dans les pratiques (« nouveaux objets, nouvelles visées » et « l’archéologie moderne constituée »). Le chapitre 9 (« l’archéologie d’aujourd’hui ») est moins un bilan de l’état actuel de l’archéologie qu’un résumé des principales évolutions de la discipline au XXe siècle. La deuxième partie de l’ouvrage est consacrée à la description des tâches des archéologues. Jockey la divise en trois chapitres, d’abord « la quête des données », ensuite leur enregistrement, enfin leur analyse, où il revient en longueur sur les différents moyens à la disposition des archéologues, leurs missions et les impératifs qu’ils doivent respecter. Enfin, il clôt le livre par deux chapitres spéciaux : l’un sur les archéologues eux-mêmes, la composition de la profession et le cadre institutionnel de la discipline, l’autre sur « les enjeux extra-archéologiques », la plupart politiques ou idéologiques. Il donne enfin une bibliographie assez fournie sur les différents termes qu’il traite.

 Une Histoire de l’archéologie

P. Jockey a choisi de dédier un peu plus de la moitié du livre à l’Histoire de l’archéologie, ce qui montre non seulement son attachement à une perspective historique, qui reste sa spécialité, mais aussi qu’il entend expliquer les règles et les habitudes de l’archéologie par ses origines et son évolution. Cette approche fonctionne de façon très efficace, puisqu’il réussit à aborder dans la première partie les aspects les plus importants de l’Histoire de la discipline et insiste sur les acteurs les plus déterminants. Il fait le choix clair de diviser cette Histoire en trois grands moments : le premier se termine au début du XIXe siècle et voit le passage de pratiques qui s’apparentent de très loin à ce que nous appelons de l’archéologie à une science en construction, notamment à travers la découverte au XVIIIe siècle des grandes civilisations méditerranéennes. Ensuite le XIXe siècle, dans lequel il voit le moment de formation de l’archéologie moderne. Enfin, il revient plus brièvement sur les changements postérieurs. Ce choix de s’attarder longtemps sur le XIXe siècle n’est pas sans conséquence : tandis que la partie consacrée aux origines de l’archéologie est conséquente et largement suffisante, le traitement du XXe siècle est plus court. Cette optique est compréhensible, car c’est bien au XIXe siècle que se mettent en place autant les normes de l’archéologie actuelle que les principaux instituts chargés de la diffuser. Cependant, il est regrettable que le traitement du XXe siècle se réduise essentiellement à l’approche théorique de la « New archeology », quelques nouveaux outils de diffusion, et les nouveaux domaines que sont l’archéologie préventive et l’archéologie industrielle. La démarche de l’auteur se justifie toutefois par le fait qu’il ne cherche pas à retracer de façon exhaustive toutes les étapes de l’Histoire de l’archéologie, mais à montrer comment la discipline s’est structurée progressivement. Le livre commence donc par les origines les plus anciennes de la pensée archéologique en Occident (« De l’archéophilie à l’archéophobie »). Si Hérodote est bien l’inventeur de l’Histoire, Jockey voit en Thucydide le premier à utiliser un « raisonnement archéologique », puisqu’il utilise les vestiges matériels comme supports de sa réflexion. Il cite deux exemples de ce raisonnement, à propos des tombes des Cariens et de Mycènes. L’archéologie dans l’Antiquité est aussi un objet du discours politique, à Pergame ou à Rome. A Rome en particulier il différencie plusieurs formes que prend l’archéologie : établissement de collections privées puis impériales, mise en scène du passé, avec une tendance à voir dans les vestiges des objets naturels. Jockey considère que l’objet archéologique est au Moyen Age soumis à trois visions : il est sacralisé quand il s’agit de reliques ; il est diabolisé quand il est assimilé au passé païen, et donc souvent détruit en tant que tel ; enfin, on ne lui reconnait souvent pas une origine anthropique, préférant y voir des objets naturels ou magiques. Dans les deux chapitres suivants, Jockey retrace la naissance de l’archéologie à l’époque moderne. Elle commence avec l’apparition des antiquaires, qui se définissent par leur attrait pour les objets beaux et anciens. Le premier en est Cyriaque d’Ancône, ayant voyagé au XVe siècle en Méditerranée orientale. Jockey voit en lui « un pionnier de l’archéologie », pour la primauté qu’il donne aux vestiges matériels sur les autres sources. L’activité des antiquaires se développe peu à peu, notamment avec l’étude des ruines romaines. Pereisc et Jacob Spon sont deux figures importantes de ce mouvement, qui n’est pris au sérieux que tardivement. L’auteur voit dans le métier d’antiquaire trois tâches : la collecte des antiquités, du voyage aux cabinets de curiosité ; leur étude ; enfin leur publication, dont Bernard de Montfaucon et le comte de Caylus sont des précurseurs. Le XVIIIe siècle se distingue par les « grandes explorations », à l’origine des premières destinations archéologiques. Les fouilles d’Herculanum et de Pompéi, à partir de 1738 et 1748 en sont les premiers exemples, et par leur caractère « romantique », elles permettent la prise de conscience du besoin de mener des fouilles de façon méthodique. Ces découvertes ont un fort impact sur le public, dont Winckelmann, pour qui les objets permettent d’ « expliquer une culture ». L’archéologie s’ouvre aussi à l’Orient, d’abord avec les voyages en Grèce de plusieurs savants, puis surtout avec l’expédition d’Egypte. Elle est un moment fondamental de l’Histoire de l’archéologie, marquée par la commission de l’armée regroupant scientifiques et hommes de lettres, qui s’appliquent à étudier et à mettre en valeur l’art égyptien. La création de l’Institut d’Egypte en 1798, puis la découverte de la pierre de Rosette, contribuent au succès scientifique de l’expédition. Ses conséquences sont multiples : les résultats des travaux scientifiques sont publiés dans la Description de l’Egypte ; plus tard, c’est bien sûr Jean-François Champollion qui déchiffre les hiéroglyphes ; enfin un département des antiquités égyptiennes est créé au Louvre, par un décret de Louis-Philippe. Un vague égyptomaniaque s’empare alors de l’Europe : le début du XIXe siècle voit les explorateurs et chasseurs de trésors se ruer en Egypte, pour en ramener objets et vestiges monumentaux. Jockey voit dans cette période la naissance d’une triade : le savant, désormais spécialisé ; l’objet, dont on reconnait la valeur autonome ; enfin le public, dont on recherche l’attention. Le XIXe siècle est pour Jockey le moment d’un « grand bond en avant » archéologique, où les bases de la science sont mises en place, de même que ses aires d’étude élargies. Le chapitre 6 est dédié à quatre ères en particulier : l’antiquité classique, dont l’étude se renouvelle avec la fouille des grands sites tels Délos, Olympie et Délos ; l’égyptologie évolue aussi, grâce notamment à Auguste Mariette qui met fin aux pillages, et à Petrie, qui étudie le premier les âges prédynastiques. Jockey retrace ensuite « l’itinéraire hors du commun » de Schliemann, ayant fouillé à Troie et à Mycènes, et dont le projet était de retrouver dans les vestiges matériels ce que disaient les textes homériques. La fouille d’Evans à Cnossos complète cette mise au premier plan de la protohistoire du monde égéen. Enfin l’invention de la préhistoire est une étape décisive : il s’agit d’abord de prouver la très haute antiquité de l’homme et de sortir d’une perspective créationniste. Boucher de Perthes en est avec sa stratigraphie un des acteurs prioritaires. Puis Jockey revient sur l’influence de deux savants danois, Thomsen, inventeur de la théorie des trois âges de l’humanité, et Worsaae qui applique ses idées à la fouille proprement dite. L’archéologie paléolithique peut donc se mettre en place, ainsi que l’établissement d’une chronologie des périodes préhistoriques. Dans les années 1870, l’archéologie finit de s’universaliser. La Mésopotamie est une des zones favorites des archéologues à partir de ces années, où des masses imposantes de vestiges sont exhumés, à Assur, Ur, Babylone, etc., d’abord en Irak, puis en Syrie. Lieu d’affrontement entre Français, Britanniques et Allemands, l’archéologie mésopotamienne bouleverse « les cadres chronologiques et historiques traditionnels ». L’assyriologie est ainsi née, et mène au déchiffrage des écritures cunéiformes. L’archéologie du Nouveau Monde naît aussi, surtout en Amérique latine, où elle est le plus souvent le fait d’explorateurs venus d’Europe ou des Etats-Unis, qu’en Amérique du Nord, en raison des fortes réticences des colons à reconnaître aux Amérindiens d’antiques vestiges. L’Asie n’est pas en reste, que ce soit en Chine, ou dans un cadre colonial, en Inde et en Indochine. Enfin le milieu aquatique est « annexé » à l’archéologie. L’archéologie subaquatique naît dans les années 1850 avec l’exploration de plusieurs lacs des Alpes. Quant à l’archéologie sous-marine, qui profite des innovations techniques comme le scaphandre autonome, c’est bien la découverte de l’épave de Mahdia en 1907 qui en marque l’apparition au grand jour. Le chapitre 7 est dédié aux évolutions conceptuelles du XIXe siècle : l’archéologie, désormais intéressée par toutes les époques et tous les continents, ne limite plus son étude au seul bel objet, tout vestige est désormais sujet à un discours archéologique. Jockey revient sur les principales missions de l’archéologues nées au XIXe siècle. Ils cherchent à mettre en lumière des civilisations aussi bien que des cultures : l’ensemble de vestiges divers forment des cultures matérielles. Kossina et Gordon Childe sont deux acteurs de cette recherche des origines des peuples, notamment des Indo-Européens. Il s’agit ensuite d’exposer les vestiges, principalement dans des musées, qui répondent à plusieurs objectifs : donner accès de façon permanente au public à des œuvres, rendre hommage au passé, notamment national, organiser la diffusion du savoir, encourager les fouilles, et empêcher la fuite d’objets vers les grands pays européens (surtout pour l’Egypte, la Grèce puis les pays du Moyen Orient). Les musées de moulage et les expositions sont d’autres aspects du rôle public de l’archéologie. La deuxième partie du XIXe siècle voit aussi se renouveler la façon de transmettre au public les résultats de l’archéologie. La publication des vestiges devient une priorité. Elle se fait surtout dans des revues spécialisées, dans des corpus Corpus Un corpus est un ensemble de documents, artistiques ou non (textes, images, vidéos, etc.), regroupés dans une optique précise. documentaires et des catalogues de musée. L’illustration archéologique est elle aussi à un tournant : en plus des plans et des coupes, se développe le dessin au trait et surtout la photographie, qui change le rapport aux vestiges. Enfin le souci de vulgarisation conduit à la création de lexiques, de dictionnaires et de répertoires, censés apporter au plus grand nombre la connaissance de domaines archéologiques. Pour Jockey enfin, la restauration est « le dernier volet de ces visées nouvelles », que ce soit au niveau des monuments ou des objets. Il rappelle toutefois qu’en 1900, les méthodes de restauration sont encore loin de celles qu’elles sont aujourd’hui et que les efforts ne sont pas achevés. Dans le chapitre 8, il décrit les principaux traits de la discipline depuis le XIXe siècle. Il étudie les différents outils de l’archéologue. La prospection se développe tardivement, surtout après la Seconde Guerre Mondiale, grâce notamment à la photographie aérienne. Il décrit ensuite les méthodes de la fouille nées au XIXe siècle, et notamment au développement de la stratigraphie. La fouille est suivie par l’enregistrement des données : l’auteur revient sur les relevés, les photographies, la photogrammétrie et les carnets de fouille. Le troisième volet de la discipline est l’analyse des données : Jockey revient sur ses rapports avec les sciences naturelles, puis sur la naissance de la typologie et son développement, grâce à Pitt-Rivers et Montelius. Le XIXe siècle voit enfin « la fin de l’aventure individuelle » : l’archéologue n’est plus une figure isolée bravant les dangers, mais est intégrée dans des réseaux de plus en plus étendus. La création de sociétés savantes et d’écoles étrangères est accompagnée d’une nouvelle organisation des équipes de fouilles sur les chantiers, où contremaître et archéologue sont désormais indispensables l’un à l’autre. Jockey termine le récit de l’évolution par un bref résumé des grandes tendances du XXe siècle. Si les fouilles poursuivent et amplifient les tournants pris au XIXe siècle, grâce notamment au progrès technologique, des nouveautés apparaissent cependant. L’archéologie de l’urgence ou préventive est la principale innovation : elle implique l’irruption de considérations légales et extra-archéologiques, l’établissement d’une carte nationale, l’imprévisibilité des fouilles et enfin la destruction fréquente des vestiges. Conjointement se développe l’archéologie urbaine, qui doit composer avec le tissu d’habitat et obéit à des contraintes particulières. L’auteur donne comme exemple le chantier de la Place de la Bourse à Marseille. Dans la foulée, se développe aussi l’archéologie du Moyen Âge, souvent dans un cadre urbain : les fouilles de Saint-Denis à partir de 1973 en sont une étape importante. L’archéologie industrielle fait enfin sortir la discipline de la référence au passé très lointain et s’accompagne de préoccupations patrimoniales. D’un point de vue théorique, la new archeology marque une rupture. Jockey revient sur les principales thèses de Binford, Clarke et Renfrew, défenseurs d’une archéologie positiviste suivant l’exemple des sciences dures, appliquant des modèles mathématiques. L’auteur s’intéresse aussi aux réponses à cette rupture, notamment celles de Hodder, et de Shanks et Tilley. Il voit enfin comme dernière rupture la fin du lien exclusif de l’archéologie au passé : elle s’intéresse désormais à tous les produits de la technique humaine. Il clôt le chapitre sur l’évocation des nouveaux moyens de diffusion de l’archéologie : si l’ « irrésistible ascension du CD Rom » ne s’est pas confirmée, il note bien l’émergence d’Internet.

 Méthodes et structures de l’archéologie aujourd’hui

Jockey consacre un très long chapitre à la « quête des données », dont il étudie les méthodes nouvelles. Il s’intéresse d’abord à la prospection, qui sert à préparer la fouille et s’organise de façon méthodique, en amont. Depuis les barres à mine, les méthodes ont évolué : on peut par exemple mesurer la résistivité électrique des vestiges. Les prospections magnétique, électro-magnétique et thermique existent aussi. La prospection aérienne remplit aussi des objectifs particuliers, comme la réalisation de cartes thématiques ou pour l’archéologie du paysage : Jockey en liste les principes, les techniques et les types d’informations qu’elle donne. La prospection spatiale, à l’aide de satellites, s’en rapproche à une autre échelle. D’autres méthodes existent aussi, comme les cartes prédictives régionales, cherchant à mettre en lumière les perturbations archéologiques, pour déterminer le potentiel archéologique d’une région. En milieu sous-marin, les méthodes sont spécifiques et doivent beaucoup aux avancées techniques récentes, qui restent cependant extrêmement couteuses : le sonar et le magnétomètre servent à la détection, mais l’usage de sous-marins est indispensable. Jockey se concentre ensuite sur la fouille elle-même, notamment la « révolution stratigraphique ». Il attribue un rôle prédominant à Mortimer Wheeler dans la rationalisation du processus de fouille. Le but de la stratigraphie est de distinguer des strates, d’ordonner leur chronologie, d’établir un diagramme qui regroupe les différentes unités et puisse fonctionner avec les coupes et les plans. Il s’agit in fine de séparer les phases d’activité, entre construction, occupation, remblaiement, destruction et abandon. Il revient ensuite sur les différentes manières de fouiller. Il présente la méthode en carré de Wheeler, dont les avantages sont une division du travail en petits groupes, des coupes stratigraphiques facilitées, et des gains en temps et en hommes, puisqu’une grande partie est laissée infouillée. Cette méthode très rigoureuse a été critiquée, et on lui a préféré la fouille en aire ouverte, qui refuse les découpages strictement géométriques. A. Leroi-Gourhan a théorisé la fouille ethnographique, qui d’une part adopte une approche synchronique, et de l’autre compare les résultats aux données de l’ethnologie. Il s’agit de dégager des surfaces homogènes, où se laissent voir des traces d’activité humaine. Jockey évoque enfin les points communs des fouilles actuelles, au-delà des divergences : on établit un carroyage général du site, la fouille stratigraphique est devenue « un lieu commun », et les spécialistes interviennent régulièrement. Il conclut son chapitre par une description des méthodes et traits spécifiques des archéologies sous-marine et subaquatique. La deuxième tâche de l’archéologue consiste à enregistrer ces données. C’est « une étape décisive », dans la mesure notamment où la fouille implique le plus souvent destruction de vestiges, parfois de niveaux entiers. Le principe de base de l’enregistrement est la prétention à recenser tous les vestiges découverts, ce qui s’avère souvent trop exigeant. Jockey revient ensuite sur les différentes méthodes d’enregistrement, dont bien sûr la fiche-contexte, la fiche-matériel et la fiche objet, dont il décrit à chaque fois les grandes caractéristiques. Les coupes, les plans et les moulages forment d’autre part les archives stratigraphiques. L’auteur achève le chapitre avec l’informatique, dont il retient surtout SYSLAT et les banques de données documentaires. La dernière grande étape de l’archéologie consiste en « l’analyse des données ». Jockey reconnait l’important apport de l’archéométrie, qui permet de « mesurer le passé », mais rappelle que l’archéographie qui ne porterait pas de discours sur le passé n’aurait pas de sens. Il s’agit d’abord d’identifier les matériaux : pour cela, plusieurs méthodes existent. Pour le marbre, l’auteur détaille l’exemple toujours irrésolu du kouros Getty, dont les différentes analyses n’ont pas réussi à déterminer l’authenticité. Il s’interroge ensuite sur les avancées apportées par la biologie, qui permet de reconstituer des ADN anciens. L’étape suivante est un résumé des différentes méthodes de datation, qu’il présente succinctement, en précisant à chaque fois le type de matériaux et l’époque concernée. Il s’agit de l’archéomagnétisme, de la dendrochronologie, du radiocarbone, de la thermoluminescence, du potassium-argon, des traces de fission, de l’hydratation de l’obsidienne et de la racémisation des acides aminés. Une des autres quêtes archéologiques permises par le progrès technologique est la reconstitution des paléo-environnements. Il s’agit d’un des domaines les plus en vogue actuellement, qui cherche à savoir dans quel milieu vivaient les hommes ayant laissé des vestiges archéologiques. Plusieurs techniques sont à la disposition des spécialistes. La première est la paléobotanique, divisée en palynologie, carpologie et anthracologie. La deuxième est l’archéozoologie, qui consiste en la collecte, l’identification et l’interprétation des vestiges animaux. Enfin, la malacologie et la pédologie complètent ces méthodes, pour l’étude des mollusques et des sols. D’autres tendances se sont développées dans la seconde moitié du XXe siècle, dont l’ethno-archéologie. Jockey revient plus longtemps sur l’archéologie expérimentale, dont le but est de retrouver par la pratique les gestes et les habitudes des acteurs d’autrefois. Il s’agit de vérifier par l’expérimentation les hypothèses émises lors de l’étude des vestiges. On reconstitue alors des chaînes opératoires, pour se rapprocher au plus près des techniques d’origine. Ces méthodes s’appliquent à différents domaines, dont les outils lithiques Lithique
Lithiques
de pierre.
, la métallurgie, la poterie, la construction (dont les bateaux), et la paléo-agriculture. Dans le cadre de la New Archeology, s’est développée l’étude de modèles, dont Jockey prend l’exemple de la théorie des échanges de Renfrew. Aujourd’hui, ce type de méthodes, implicitement déterministes, est très contesté et peu utilisé. Il termine le chapitre par la question de l’apport de l’informatique, qui s’est surtout développé depuis la parution du livre, et donc nécessiterait une révision. Le treizième chapitre est consacré aux archéologues en tant que tels. Un des traits spéciaux de l’archéologie est l’organisation en sociétés savantes, de plus en plus nombreuses, notamment au niveau régional et local. Jockey décrit ensuite l’organisation du travail et la division des tâches entre archéologues, milite pour une « sociologie de l’archéologie », et retranscrit la charte des archéologues de Joukowski. Il s’intéresse ensuite au cadre législatif de la discipline en France. Comme de juste, il reproduit le texte de la loi Carcopino en 1941, et revient sur quelques innovations plus récentes. Jockey termine son chapitre par quelques aspects organisationnels. Parmi les institutions, il sélectionne le Conseil National de la Recherche Archéologique, les commissions interrégionales et l’AFAN. Enfin le métier d’archéologue se situe au carrefour de plusieurs missions, entre la filière universitaire, les organismes de recherche, la gestion du patrimoine et les spécialistes. Le dernier chapitre est consacré aux « enjeux extra-archéologiques », c’est-à-dire des questions politiques et géopolitiques. Jockey s’intéresse d’abord aux pays « d’immigration archéologie » , c’est-à-dire là où les fouilles sont historiquement conduites par des étrangers. Il cite dans ses exemples la Palestine et les pays africains. En ce qui concerne les pays sans archéologie « immigrée », Jockey évoque la récupération dont est souvent l’objet l’archéologie, avec l’exemple extrême du nazisme et d’autre part la place de la science dans les processus de création d’une identité nationale.

Pour conclure, on dira que L’archéologie de P. Jockey se révèle un livre très précieux pour qui veut s’initier à l’archéologie et en découvrir les principales méthodes et tendances. La partie la plus importante est historique : l’auteur retrace de façon détaillée et claire l’évolution de la discipline depuis les précurseurs jusqu’à aujourd’hui. Il se concentre cependant surtout sur le XIXe siècle où se met vraiment en place l’archéologie. On peut regretter qu’il ne s’attarde pas plus sur les évolutions postérieures à la Seconde Guerre Mondiale, les principales découvertes et les nouveautés. Il s’intéresse en effet essentiellement à ce qu’apportent les nouvelles technologies. Son approche est toutefois complète et détaillée et les exemples qu’ils utilisent permettent d’appréhender les grands mécanismes tout en procurant à son lecteur une culture archéologique. Son examen des méthodes et des tâches de l’archéologue aujourd’hui est tout aussi complète. On conseillera tout à fait la lecture de l’ouvrage, surtout pour qui veut se familiariser avec la discipline ou combler une lacune quant à son histoire ou tel ou tel aspect. Les parties sur les apports de l’informatique ont évidemment vieilli et la technologie a depuis la parution du livre fait des progrès considérables. D’autre part, la dernière partie sur les enjeux extra-archéologiques est très courte et décevante, malgré l’étendue du sujet, d’autant que depuis la sortie, la destruction de vestiges archéologiques dans les guerres ou par des groupes armés a réveillé l’attention à ces questions.


Matthieu Hagenmuller Master d’Histoire