L’étude des céramiques

Par Jean-Pierre Reboul

 Qu’est-ce que la céramologie ?

Par céramologie, on entend généralement en archéologie l’étude des récipients de terre cuite. Les statuettes, acrotères (éléments de décor des toitures), pesons de métier à tisser… en céramique n’en sont pas moins très nombreux dans l’Antiquité. La céramologie est une discipline fondamentale de l’archéologie, car la céramique est un matériau à la fois très abondant (d’autant qu’elle se brise fréquemment…) et à longue durée de vie (de par sa cuisson). Sur tout site archéologique, on trouve des tessons de céramique, qui sont parfois le seul moyen de différencier un site antique d’un site préhistorique, par exemple. Le principal intérêt des archéologues pour la céramique, longtemps, fut pourtant plutôt artistique. La céramique était la céramique antique, et plus spécialement les vases attiques rouges et noirs, à figurations réalistes, chefs d’œuvres artistiques de la Grèce… en fait pour la plupart découverts en Étrurie. Ces vases demeurent les plus connues des céramiques antiques. Les céramiques communes, et plus généralement tout vase non retrouvé entier, furent donc pendant longtemps purement et simplement abandonnés dans les déblais.

 Vers la typologie et au delà

C’est un savant allemand de la seconde moitié du dix-neuvième siècle, H. Dragendorff, qui fut à l’origine d’un nouvel usage de la céramique en archéologie. Il consacra en effet beaucoup d’efforts à constituer un répertoire exhaustif (et toujours utilisé) des formes de céramique sigillée Sigillée Poterie romaine et gallo-romaine à engobe rouge, moulée de motifs en relief. , belle céramique rouge luisante, souvent décorée, caractéristique de l’époque impériale romaine. (Le terme de sigillée -terra sigillata, décorée à l’aide d’un sceau- est un néologisme de ce même dix-neuvième siècle, le terme latin, attesté par quelques inscriptions étant celui de cretaria.)
Dragendorff proposait également des datations de ces formes (par l’étude des évolutions des types, des mode dirions nous), que confirmèrent bien plus tard la découverte de caisses de sigillée non déballées à Pompéi. Ce fut le point de départ d’un usage, au sein d’une même période, de la céramique à des fins de datation, effort poursuivi par des générations de céramologues, si bien que la céramique demeure, hors inscriptions, le meilleur objet datant pour de très nombreux sites. Les monnaies peuvent en effet être utilisées pendant de très longues durées après leur émission, si bien qu’elle fournissent plutôt une ancienneté maximale (terminus Terminus Terminus ante quem et terminus post quem

Terminus post quem / ante quem : le terminus post quem correspond à la date après laquelle une structure a été construite ou détruite, le terminus ante quem à la date avant laquelle la structure existait. Le premier est donné par l’objet le plus récent que l’on retrouve : par exemple, la dernière monnaie que l’on retrouve dans un habitat qui a été abandonné nous apprend que l’habitat en question a été abandonné après la date d’émission de la monnaie ; de même la présence dans une structure funéraire d’un objet indique que la structure est postérieure à la date de fabrication de l’objet. Le terminus ante quem nous est quant à lui donné par l’objet le plus ancien que l’on retrouve dans certaines structures : par exemple, la monnaie la plus ancienne trouvée dans un habitat nous indique que l’habitat existait avant l’arrivée de la monnaie (ce qui ne veut cependant pas dire que l’habitat est antérieur à la frappe de la monnaie, puisque les monnaies circulent pendant une longue période, et que leur diffusion après la frappe n’est pas immédiate), on peut se baser pour cela peut-être de préférence sur les éléments « constitutifs » de la structure : type de construction, décor peint, mosaïque… Ce raisonnement ne fonctionne pas pour les structures funéraires puisque les dépôts s’y font à un moment donné et pas dans la durée : on y dépose des objets qui existent déjà voire très anciens, ces objets ne nous fournissent donc pas de terminus ante quem, mais seulement un terminus post quem.
post quem
) qu’une datation ; les méthodes de datation absolue sont plus coûteuses.

 Céramique et post-modernisme

La dernière « révolution » de l’archéologie date des années 60 du siècle dernier, ce dont faisait état en 1964 la célèbre céramologue anglaise Anna O. Shepard dans la réédition de son ouvrage le plus connu :« Many changes in ceramic studies have occured since Ceramics for the archaeologist was written in 1954 ». Ces changements étaient des applications nouvelles des sciences « dures » à l’archéologie, constituant ce qu’on nomma l’archéométrie. Des progrès considérables dans les études de pâtes (pétrographie, analyses chimiques), leur datation (archéomagnétisme, thermoluminescence et éventuellement carbone 14)… en résultèrent. Comme souvent, les préhistoriens jouèrent un rôle moteur car leurs céramiques, non tournées, mal cuites, sont peu différenciées en ce qui concerne les couleurs de pâte, et en même temps d’une très grande diversité (d’où le recours à l’informatique), alors que les céramologues antiquisants se contentent en général d’une identification à l’œil nu des tessons qu’ils étudient, assez standardisés. Les préhistoriens renouvelèrent également l’étude des décors sur vase, ramenés à des compositions de motifs simples, dans le même effort de classement. Ce sont encore les préhistoriens qui appliquèrent à la céramologie le concept de chaîne opératoire, succession, très variable, des étapes dans la fabrication d’un objet, forgé par André Leroi Gourhan (Le geste et la parole, Albin Michel, 1964-1965). On saisit désormais beaucoup mieux la multiplicité des techniques possibles pour fabriquer un vase avant la généralisation du tour de potier, assez tard dans l’Antiquité. Les préhistoriens peuvent même, dans certains cas, différencier parmi un ensemble de vases la production d’un individu singulier, approche rare en archéologie…

 

 Vidéo

Les céramiques
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Fouilles archéologique d’Allonnes.
Responsable scientifique Katherine Gruel ; réalisation Claire Ananos et production Juliette Roussel (diffusion des savoirs ENS).

 

 Webographie

 


Jean-Pierre Reboul
(élève ENS 1e année, 2004)