La brique crue

Par Yann Berthelet

Parce qu’ils cherchent à reconstituer le fonctionnement d’une société, les archéologues ont été amenés à s’intéresser à des matériaux réputés peu nobles comme la brique crue. De cette étude, ils ont pu tirer deux enseignements : l’aire géographique de la brique crue ne se limitait pas à l’Orient des grands fleuves (Nil, Tigre et Euphrate, Indus, Fleuve jaune) mais fut utilisée en Italie et en Grèce mêmes, à Eleusis par exemple dès l’époque archaïque, et surtout à l’époque hellénistique comme à Démétrias ; l’architecture en brique crue était loin d’être une architecture médiocre, cantonnée à la sphère domestique, mais elle a aussi été utilisée pour des palais, des temples, et même des remparts.
Quels sont donc les qualités et les défauts de la brique crue ? comment la fabrique-t-on ? quel est le rôle des marques qui y sont parfois tracées ?

 Les qualités de la brique crue

Son coût est faible, puisque la matière première, la terre, est la plupart du temps disponible sur place, sans frais de transport ni de préparation. Sa mise en œuvre est rapide et on a calculé qu’on obtient, en temps de production, un rapport de un à trente selon que l’on aura choisi de bâtir en terre ou en pierre. Elle ne nécessite pas une main d’œuvre qualifiée qui est facile à trouver et peu onéreuse. Elle permet une architecture aisée à entretenir et à réparer. C’est un bon isolant thermique et sa grande inertie en fait un matériau de choix pour l’édification des remparts .

 … Et ses limites

La brique crue est vulnérable aux intempéries, fond sous la pluie, se craquelle au soleil. Il est nécessaire de la protéger avec des enduits en terre, parfois recouverts d’un lait de chaux comme sur le rempart nord d’Aï Khanoum ; enduits qu’il faut refaire régulièrement.

Détérioration de murs en terre crue © Guy Lecuyot (CNRS, UMR8546)
Détérioration de murs en terre crue © Guy Lecuyot (CNRS, UMR8546)

Ill. : Détérioration de murs en terre crue : l’arase du mur est érodée par le pluie et le vent et la base par les remontées d’humidité. Mari (Syrie), 1985.

Elle est aussi vulnérable aux remontées par capillarité d’eau chargée de sel. Ainsi, les briques inférieures des murs se décomposent jusqu’à redevenir une terre pulvérulente risquant d’entraîner l’effondrement de l’ensemble du bâtiment. Lorsqu’une construction de brique menace de ruine, on colmate à l’aide d’argile, de briques ou de pierres liées à l’argile ou on construit un petit glacis à la base du mur. Cela ne suffit pourtant pas lorsqu’est entamée la base d’une muraille : il faut alors construire des murs de placage qui, par leur poids maintiennent l’ouvrage en place. En général, on a cherché, dès la construction, à éviter les futures remontées d’humidité et de sel en fondant l’élévation en brique crue sur un soubassement de pierre, de pisé, de gros galets, ou encore de briques cuites.

 La fabrication des briques crues

La préparation de la pâte

On commence généralement à creuser une fosse à proximité ou à faible distance de l’ouvrage à construire. On y foule le loess, l’argile ou la terre, matériau auquel on ajoute un dégraissant ( de la paille hachée ou du sable) destiné à maintenir la cohésion de la pâte lors du séchage. On malaxe la pâte jusqu’à obtenir une pâte homogène.

Le moulage

On place la pâte dans des moules afin de lui donner la forme et la dimension voulues. C’est un simple cadre de bois sans fond dans lequel on tasse la pâte, la face inférieure de la future brique reposant directement sur l’aire de fabrication. On a préalablement pris soin d’aplanir cette surface et de la recouvrir de sable, de paille ou de nattes de roseaux.

Fabrication de briques crues © Philippe Martinez (CNRS, UMR8546)
Fabrication de briques crues © Philippe Martinez (CNRS, UMR8546)

Ill. : Fabrication de briques crues : l’ouvrier est en train de mouler les briques à l’aide d’un cadre de bois. Gourna (Egypte), 1989.

Le moule est le plus souvent simple mais il peut être double, triple, voire quadruple. Le démoulage entraîne une légère concavité de la face supérieure en raison de l’adhérence sur le bois de la pâte encore molle .

Le séchage

Le temps de séchage de la brique crue est rapide. Vitruve conseille de la laisser reposer pendant deux ans avant de l’utiliser, mais la pratique montre que le temps de séchage est seulement de quelques semaines.

 La brique crue : un matériau de défense militaire

Le rempart grec en briques crues d’Afrasiab © Guy Lecuyot (CNRS, UMR8546)
Le rempart grec en briques crues d’Afrasiab © Guy Lecuyot (CNRS, UMR8546)

Ill. : Le rempart grec en briques crues d’Afrasiab, construit avec des briques de format carré. Afrrasiab (Ouzbékistan), 1990.

On a tort de considérer les ouvrages en brique crue comme médiocres par rapport aux ouvrages de défense en pierre. La brique crue a été en effet utilisée pour des ouvrages de défense dès l’époque archaïque ou classique, non seulement en Anatolie ou en Sicile, mais aussi en Grèce. Et cet usage se poursuit à la période hellénistique, en Grèce même, à Pella ou Démétrias par exemple. En Asie centrale, les Grecs n’ont pas hésité à recourir à la brique crue pour édifier des remparts impressionnants, de sept à huit mètres d’épaisseur pour les remparts d’Aï Khanoum ou ceux de Bactres, qu’Antiochos III a assiégés en vain pendant deux ans.

Vestiges du rempart d’Aï Khanoum
Vestiges du rempart d’Aï Khanoum

Ill. : Vestiges du rempart en terre crue de la ville hellénistique d’Aï Khanoum que l’on voit ennoyé sous ses propres ruines. Aï Khanoum (Afghanistan), 1978.

Les qualités militaires de la brique crue tiennent avant tout à sa souplesse, à sa capacité, soulignée par Philon de Byzance, à amortir les coups de bélier et les boulets de pierre. Comme l’ont dit Apollodore au deuxième siècle av. J.-C. puis Pausanias trois siècles plus tard : « la brique crue s’enfonce plutôt qu’elle ne se laisse ébranler. »

 Les marques

Un aspect de la fabrication des briques crues a retenu l’attention des archéologues : la présence de marques tracées sur la face supérieure des briques lors de leur moulage. Ces marques sont faites avec une pointe de roseau, un morceau de bois, mais le plus souvent au doigt. Elles consistent en traits obliques, barrés ou non, en croix, cercles ou signes géométriques pouvant parfois être assimilés à des lettres. Il faut bien distinguer ces marques des estampilles, comme celles que l’on trouve sur les briques crues de l’époque pharaonique, ou celles de l’époque hellénistique et romaine sur les briques cuites.

Marques de fabrication sur des briques crues © MAFOUZ, CNRS/ENS, UMR 8546
Marques de fabrication sur des briques crues © MAFOUZ, CNRS/ENS, UMR 8546

Ill. : Marques de fabrication sur des briques crues rectangulaires achéménides : la marque a été tracée au doigt sur la partie supérieure de la brique avant le séchage au soleil. Afrrasiab (Ouzbékistan), 1991.

Le marquage des briques n’est pas systématique. Il varie selon les époques, les lieux, et même sur un site, dans une période historique donnée. Il ne s’agit probablement pas de l’indication d’une destination particulière dans un édifice, ni d’un procédé destiné à bien faire adhérer le mortier. Est-ce un moyen de distinguer la production d’un atelier ? ou d’une équipe qui passait contrat avec l’autorité en charge de la construction ? Plus vraisemblablement on a affaire à un système de comptage par lots permettant de savoir, très concrètement, qui payer et pour combien de briques produites.

 La brique crue : un marqueur pour l’archéologue ?

Contrairement à la pierre, la brique crue est difficilement réutilisable. Une construction en briques crues est vite abattue et vite rebâtie sur les ruines mêmes du bâtiment qui l’a précédé . Ces superpositions d’états architecturaux sont à l’origine des Kôms Tells ou Tépés et, pour l’archéologue, à la base de ses études stratigraphiques. La brique crue offre moins de possibilités d’études sur le plan des techniques de construction que la pierre. Des tentatives ont souvent été faites pour établir des relations entre l’évolution des modules des briques et la chronologie des constructions, mais aucune conclusion n’a pu être tirée des variations de ces modules. Ainsi à Aï Khanoum on observe, au cours des 150 ans d’existence de la ville, que le module des briques est passé de 45-48 cm de côté à 38-39 cm pour revenir à 40-41cm et redescendre à 38-40.


Yann Berthelet
(élève de 1e année, 2004)