La comptabilité à Rome sous la République et au début de l’Empire

Par Maud Marchand

On considère que la comptabilité naît dans une civilisation au moment où celle-ci utilise la méthode des entailles pour décompter des êtres ou des objets, le nombre de bêtes d’un troupeau par exemple. Puis les systèmes de numération font leur apparition et les techniques comptables se développent.

Les banquiers professionnels apparaissent à Rome à la fin du IVe siècle avant notre ère : leur présence témoigne de l’existence d’un système comptable déjà largement développé. On sait en outre que tout chef de famille avait pour devoir de tenir avec soin des livres de compte. Il s’agit donc, malgré le caractère relativement lacunaire des sources, de faire un « état des lieux » des techniques de tenue des comptabilités à Rome, pendant la période républicaine et dans les débuts du Haut-Empire, en s’appuyant sur les différentes découvertes archéologiques qui ont pu être faites, principalement les tablettes comptables.

 

 La difficulté d’appréhender l’économie antique

1. Les sources

Les sources qui concernent l’économie antique sont peu nombreuses et très lacunaires, dans la mesure où la quasi-totalité des archives financières a disparu. Quelques textes juridiques, des inscriptions funéraires, celles des banquiers en particulier, quelques allusions rapides et générales dans les textes littéraires sont autant de bribes à partir desquelles il est bien difficile de reconstruire un ensemble cohérent et complet. En ce sens, les essais de quantification de l’économie se révèlent malaisés pour l’Antiquité : on ne peut que chercher à dégager de grandes tendances. En revanche, l’étude qualitative, celle par exemple des métiers de la banque, des opérations effectuées et de leur évolution, apparaît plus fructueuse.

2. Batailles historiographiques

Comme pour toute étude historique, il faut prendre conscience de l’impossibilité d’une approche totalement objective de l’économie antique et de la part d’interprétation des données qui est à l’œuvre. Ainsi, depuis deux siècles, l’historiographie de l’économie antique se divise en deux courants opposés : les « modernistes » et les « primitivistes ». Les premiers tendent à minimiser les différences qui existent entre l’économie antique et celles du XIXe ou du XXe siècle. Il s’agirait de différences de quantité plutôt que de structures ; pour eux, la Révolution industrielle aurait pu se dérouler dans l’Antiquité. En revanche, les « primitivistes » (dont M.I. Finley) « pensent que l’économie antique avait des limites intrinsèques qui lui interdisaient de parvenir à quelque révolution industrielle que ce soit » (Jean Andreau, Banque et affaires dans le monde romain, p.23). Les résultats atteints ne pouvaient en aucun cas être dépassés.
L’approche de l’économie antique se révèle donc particulièrement délicate.

 

 La compatibilité privée

Des témoignages littéraires ainsi que des actes comptables sont nos seules sources à ce sujet. S’il existait des traités de comptabilité, du moins ne nous en est-il rien resté.
À l’époque républicaine, tout citoyen qui dispose d’un quelconque patrimoine doit tenir à jour un codex accepti et expensi, un livre de recettes et de dépenses. Une telle comptabilité est considérée comme un devoir pour tout citoyen romain. Tous les cinq ans, devant le censeur, le citoyen doit faire le serment que sa comptabilité est juste et précise, dans la mesure où celle-ci sert à l’établissement du cens.

Pour noter les mouvements de caisse au jour le jour, le Romain utilise des brouillons, les adversaria, qu’il recopie soigneusement en fin de mois sur le codex. Mais on ignore si le détail des opérations était recopié ou si l’on n’y consignait que les plus importantes. Ce codex prend sans doute la forme de tablettes de bois recouvertes de cire.

En 61 après J.C., sous Néron, un sénatus-consulte réglemente strictement la fabrication de ces tablettes. Par ailleurs, les règles de rédaction de cette comptabilité étaient très rigoureuses : devaient toujours figurer les noms du créancier et du débiteur, les sommes en sesterces, la nature et le motif du paiement. Car la comptabilité privée jouait un rôle juridique très important : ne pouvant émaner que d’un citoyen romain, elle constitue un moyen de preuve très efficace, en particulier dans les litiges financiers.

 

 La système bancaire

1. Les métiers de la banque

Tout au long de l’Antiquité, le prêt d’argent a pu être le fait de certains notables et de certains riches. Mais, selon Jean Andreau, on ne parle véritablement de banque « que lorsqu’un professionnel utilise l’argent des dépôts qu’il reçoit. » À Rome, les banquiers à proprement parler étaient ceux qui avaient le droit de procéder à une ouverture de compte, appelé ratio. Ces professionnels n’appartenaient pas aux ordres dits privilégiés, à savoir les sénateurs et les chevaliers. Après avoir fait un apprentissage, ils travaillaient à un comptoir ou dans une boutique, avec des horaires fixes, en respectant les règlements propres à leur profession.

À Rome, les premiers professionnels qui reçoivent des dépôts et en prêtent une partie apparaissent au forum vers 318-310 avant J.C. Sous la République et au début de l’Empire, on distingue quatre métiers :

  • l’argentarius : outre ses fonctions de banquier de dépôt, l’argentarius essaye les monnaie et pratique des opérations de change. À partir du dernier siècle de la République, il participe couramment aux ventes aux enchères afin de fournir du crédit aux acheteurs.
  • le nummularius : à partir d’Auguste et jusqu’à la première moitié du IIe siècle de notre ère, il essaye et change les monnaies. Puis il devient, comme l’argentarius, un banquier de dépôt.
  • le coactor : il s’agit d’un encaisseur privé. Chargé de percevoir des sommes au profit de ses clients, il touche une commission sur ces sommes.
  • le coactor argentarius : il est à la fois encaisseur et changeur-banquier. Cette profession fait son apparition au cours du Ier siècle avant J.C..

2. Les opérations effectuées

La fonction de la banque antique est d’abord celle de dépôt : un client peut déposer de l’argent, le retirer, demander à son banquier de faire des virements et d’effectuer des paiements. Le compte de dépôts du client est appelé ratio accepti et expensi, compte des recettes et des dépenses (à ne pas confondre avec le codex accepti et expensi dont nous avons parlé) ou, plus simplement, ratio. Ces dépôts peuvent être rémunérés ou pas. Il n’y a pas de relevé périodique envoyé au client ; c’est à lui de faire ses comptes. Cependant, toutes les opérations sont inscrites dans un registre tenu par le banquier, les rationes. Ce registre se présente sans doute sous la forme d’un codex (un livre) et non pas d’un volumen (un rouleau). Plusieurs hypothèses existent quant à la présentation de ces rationes  : certains historiens pensent que chaque compte se trouvait sur une page distincte et que les opérations étaient donc classées par client. D’autres estiment au contraire que le banquier inscrivait les opérations dans l’ordre chronologique de la journée.

Grâce à ces dépôts, le banquier peut accorder des prêts et des crédits. Peu de cas précis nous sont connus, mais nous savons que ces prêts sont à très court terme, accordés pour quelques mois, jamais pour plus d’un an. Cependant, les crédits sont plutôt le fait de notables financiers et d’affairistes que des banquiers professionnels.

Les banquiers effectuent bien sûr d’autres opérations : les argentarii et les nummularii, en particulier, pratiquent l’essai des monnaies, en les pesant et en utilisant leur cinq sens, afin de vérifier leur authenticité, mais aussi de s’assurer qu’elles n’ont pas perdu trop de poids à l’usage. Nous ne possédons que peu de documentation sur le change des monnaies étrangères, mais il est certain que les essayeurs-changeurs retenaient une commission sur ce type d’opérations. Enfin, lors des ventes aux enchères, des coactores sont présents pour encaisser l’argent des acheteurs et le remettre au vendeur, moyennant une commission. Ils tiennent en outre le registre de la vente. Les argentarii, qui fournissent du crédit aux acheteurs, y participent également.

3. Les témoignages archéologiques

Les archives financières ont presque toutes disparu ; cependant, deux lots de tablettes à écrire en bois, partiellement recouvertes de cire, ont été retrouvés, l’un à Pompéi, l’autre à Murecine. Ces tablettes concernent les affaires de banquiers.

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Reconstitution d’une tablette de cire

Les tablettes dites de Lucius Caecilius Jucundus, au nombre de 153, ont été trouvées dans une maison de Pompéi en juillet 1875. Il s’agit de tablettes de bois qui mesurent entre 12 et 15 cm de long et 10 à 12 cm de large, réunies sous forme de diptyques ou de triptyques (image). D’après les informations qu’elles nous livrent, Jucundus serait un coactor argentarius qui a exercé entre le règne de Tibère et celui de Néron. La plupart de ces tablettes sont des quittances pour des objets achetés au nom d’une autre personne lors de ventes aux enchères. Y sont toujours indiqués le nom du vendeur qui a reçu l’argent, celui du banquier, le montant, la date, la mention de témoins. Parfois, le montant de la commission retenue ou la nature de l’objet vendu sont également consignés. Lorsque les tablettes sont réunies en triptyque, les pages 2 et 3 portent le texte de l’attestation, parfois reproduit de manière abrégée sur la page 5. Le plus souvent, les pages 1 et 6 ne portent aucune inscription. Sur la tranche est inscrite la nature du document. Les noms et sceaux des témoins se trouvent en page 4. La majeure partie du texte a été gravée dans la cire (les noms des témoins et le titre sur la tranche ont été écrits à l’encre noire) : bien évidemment, la cire a très souvent fondu. Toutefois, le stylet a parfois atteint le bois et y a gravé les lettres. L’étude approfondie de ces tablettes a permis de comprendre plus précisément en quoi consistait la profession d’argentarius.

Les tablettes de Murecine ont quant à elles été trouvées en 1959. Elles proviennent d’un groupe d’hommes d’affaires de Pouzzoles, les Sulpicii et datent de la première moitié du Ier siècle après J.C.. Il est difficile de trancher sur l’activité professionnelle des Sulpicii : on ne sait s’il s’agit d’argentariiou de prêteurs d’argent non-banquiers.

Un troisième lot, constitué de plusieurs groupes de tablettes, a été trouvé à Herculanum au milieu du XXe siècle.

 

 La gestion des finances publiques

La part majeure des dépenses de l’État romain va à l’entretien de l’armée, aux travaux de voirie, aux cultes publics et à l’approvisionnement de Rome, en particulier en blé. Sous la République, seule une part minime du budget est consacrée au fonctionnement de l’État, dans la mesure où les magistrats ne touchent aucun salaire. Sous l’Empire, cette part augmente car les fonctionnaires impériaux, rémunérés, se font de plus en plus nombreux.

Les recettes de l’État romain proviennent de diverses sources :

  • les revenus des domaines publics : loyers versés pour l’utilisation des terres et des pâturages de l’ager publicus (le domaine public du peuple romain), redevances pour l’usage des services publics (les marchés, les ponts, les aqueducs, les égouts), revenus de la production du sel, produits des mines, fabrication des monnaies.
  • les impôts directs et indirects.
  • les revenus exceptionnels, dont font partie les biens confisqués, les butins de guerre, les dons et legs de particuliers.

Sous l’Empire, s’y ajoutent les revenus personnels de l’empereur : il est alors difficile de distinguer entre les finances privées du prince et le budget de l’État à proprement parler.

Sous la République, la gestion des finances est relativement peu complexe : le Sénat, aidé de deux questeurs, contrôle les dépenses et les recettes. Ces dernières alimentent le trésor Trésor Ensemble d’au moins deux monnaies déposées volontairement à l’endroit où il est trouvé. Les trésors sont rarement trouvés en fouilles, mais le plus souvent par hasard. public, appelé aerarium Saturni et géré par les questeurs. Tous les cinq ans, les censeurs supervisent la rentrée des impôts collectés par les publicains.

À partir du règne d’Auguste, une véritable administration des finances est mise en place : ce sont désormais des hommes de rang prétorien qui gèrent le trésor. De nouvelles caisses sont créées. Le prince, entouré d’une administration compétente, prend toutes les décisions en matière financière.

 

 Bibliographie

  • ANDREAU Jean, Banque et affaires dans le monde romain, Paris, Seuil, 2001.
  • ANDREAU Jean, Les Affaires de Monsieur Jucundus, Rome, Ecole Française de Rome, 1974.
  • LAMBOLEY Jean-Luc, Lexique d’histoire et de civilisation romaine, Paris, Ellipses, 1995.
  • MINAUD Gérard, La comptabilité à Rome, Presses Polytechniques et Universitaires Romandes (PPUR), 2005.

 

 Webographie

 


Maud Marchand
ENS 1ère année, 2006