La conquête du passé, A. Schnapp

Par Nicolas Davieau

Alain Schnapp, né en 1946, est professeur d’archéologie grecque à l’Université de Paris I, ancien directeur de l’UFR d’histoire de l’art et d’archéologie de l’Université Paris I et directeur Général de l’Institut National d’Histoire de l’Art (INHA).

Alain Schnapp, La conquête du passé. Aux origines de l’archéologie.
Editeur : LGF (1 mai 1998).
Collection : Livre de poche, 511 pages.
Langue : Français.
ISBN-10 : 2253905461 ; ISBN-13 : 978-2253905462.

 

Alain Schnapp a été professeur invité à Princeton, Naples, Pérouse, Cambridge, Santa Monica et Heidelberg. Il est membre correspondant de l’Institut Archéologique Allemand et a reçu le prix de l’Association des Études Grecques. Ses activités de recherche ont porté sur trois domaines distincts : l’anthropologie Anthropologie C’est l’étude des sciences humaines et des sciences naturelles qui étudie l’être humain sous tous ses aspects, sociaux, psychologiques, culturels et physiques. de l’image en Grèce ancienne, l’histoire de l’archéologie et l’étude urbaine des cités et territoires du monde grec.
Alain Schnapp a publié plusieurs ouvrages, parmi lesquels : L’archéologie aujourd’hui, Archéologie pouvoir et société, La duplicité du chasseur : comportement juvénile et pratique cynégétique en Grèce ancienne aux époques archaïque et classique, Le chasseur et la cité : chasse et érotique en Grèce ancienne, un Guide des méthodes de l’archéologie (en collaboration) et La conquête du passé, aux origines de l’archéologie, dont il sera question ici.

Ce livre, publié en 1993, se présente comme une archéologie de l’archéologie, une enquête sur le savoir de ceux qu’on appelle, depuis l’Antiquité romaine, les antiquaires. Le livre se présente en fait selon un déroulement chronologique, qui parcourt une étendue de temps qui va de la première attestation d’une pratique de fouille (6ème siècle avant J.C.) à l’invention de la préhistoire par Boucher de Perthes (19ème siècle) et l’avènement de l’archéologie moderne.

 

 1. Résumé du livre

Dans son introduction, intitulée « L’archéologie et la présence du passé », Alain Schnapp propose une interrogation générale sur les rapports de l’homme à son passé, en parcourant des exemples pris dans les périodes les plus anciennes. Ainsi, pour illustrer le fait que la mémoire a besoin du sol, il évoque les tablettes de Larsa, premier témoignage conservé d’une pratique archéologique. Après avoir rappelé qu’il existe plusieurs usages de l’archéologie –selon que les vestiges sont considérés comme marqueurs du pouvoir, matériaux d’une histoire à construire, ou antiquités qu’on peut collectionner et échanger–, l’auteur termine en évoquant ce qu’il considère comme les trois grands moments de l’histoire de l’archéologie : premièrement lorsque les objets l’emportent sur les textes en matière de preuve ; deuxièmement, quand s’affirme une théorie de l’évolution archéologique ; troisièmement, lorsque la méthode stratigraphique est acceptée.

Dans le premier chapitre, « Sources antiques et médiévales », l’auteur examine le rapport au passé qui se dessine dans les sociétés anciennes. Dans les empires, comme la Mésopotamie ou la Chine, ce sont les monuments qui intéressent les souverains : témoins des empires passés, ils légitiment le pouvoir actuel. Une double évolution se dessine avec la Grèce : Hérodote, tout d’abord, considère le passé non plus comme la propriété d’une dynastie mais comme le bien commun de l’humanité ; Thucydide, ensuite, propose une lecture critique et croisée des sources (les indices doivent être étayés par le raisonnement, comme le montre l’exemple devenu canonique de la puissance de Sparte). Examinant ensuite avec un intérêt plus particulier les rapports du monde gréco-romain au passé, Alain Schnapp y révèle des objets structurants et récurrents de l’histoire de l’archéologie : la chasse au trésor Trésor Ensemble d’au moins deux monnaies déposées volontairement à l’endroit où il est trouvé. Les trésors sont rarement trouvés en fouilles, mais le plus souvent par hasard. et le goût artistique des beaux objets, l’opposition entre histoire et archéologie, puis entre archéologie et antiquités.

Avec le Moyen Age, il y a une véritable rupture dans la conception du passé, et à l’exception de la renaissance carolingienne du 9ème siècle et de quelques événements comme la découverte de la tombe d’Arthur, se révèle une civilisation des ruines où le pillage est courant (Théodoric va même jusqu’à le légaliser). Le passé reste indistinct, confus et vague jusqu’au moment du premier humanisme, qui le redécouvre : Pétrarque confronte le texte de Tite-Live aux vestiges, Boccace s’occupe d’épigraphie et connaît le grec… On admet alors la coupure entre passé et présent, et la comparaison systématique entre la lettre et le monument aboutit à une théorie de la connaissance.

Le deuxième chapitre s’intéresse à « L’Europe des antiquaires », c’est-à-dire à l’histoire de l’archéologie au 16ème siècle (et jusqu’à la première moitié du 17ème siècle). Dans ce dessein, Alain Schnapp évoque successivement les grandes figures qui marquent leur pays. Pour l’Italie et Rome, capitale des antiquaires, outre les noms de Biondo et Léon X, c’est surtout l’œuvre de Pirro Ligorio qui retient son attention : ce dernier établit un relevé des monuments mais élabore aussi des techniques qui constituent l’antiquité en sciences. En France, l’époque est dominée par Nicolas de Peiresc : sans avoir jamais rien publié, cet immense érudit a eu une influence déterminante (notamment dans la priorité d’intérêt accordé à l’objet sur le monument). Dans les îles britanniques, c’est la figure du périégète William Camden qui s’impose : sa méthode est marquée par l’enquête sur le terrain et l’interrogation de la toponymie ; c’est également autour de lui que se constitue la première société savante d’archéologie. En Allemagne, Nicolaus Marschalk est le premier à appliquer sa culture humaniste à la résolution d’une question historiographique (à savoir les rites funéraires des Germains) par le moyen de la fouille. Après cet aperçu par pays, Alain Schnapp résume son propos en montrant que chaque nation possède une manière originale de questionner le passé : les Français établissent des catalogues, les Britanniques effectuent des relevés des monuments et dressent des cartes archéologiques tandis qu’en Europe centrale, on pratique la fouille et tente des interprétations ethniques. On assiste en tout cas à une sortie des bibliothèques et à un contact plus essentiel avec les réalités du terrain.

Mais c’est en Scandinavie que l’évolution est la plus importante : au Danemark, en 1622, est édictée une législation sur la conservation des antiquités (la première après celle de Rome), et c’est aussi en Suède et au Danemark que sont créées les premières institutions archéologiques (le passé est alors un enjeu idéologique majeur dans la confrontation entre les deux royaumes). Bure déchiffre les inscriptions runiques ; Ole Worm associe dans sa méthode archéologique la collection et la pérégrination, le relevé et l’interprétation, mais analyse également les conditions de la transmission des vestiges.

Le troisième chapitre, intitulé « Des antiquaires à l’archéologie », montre l’apparition de la discipline archéologique, sur le modèle de la philologie : les objets peuvent être lus comme des textes, le sol est un livre d’histoire. C’est notamment le cas de Spon, de Spanheim, inventeur de la numismatique Numismatique C’est la science des monnaies et médailles. Elle est particulièrement utile pour les recherches en histoire ancienne (romaine et grecque) et elle sert aussi en archéologie comme critère de datation. , et de Bianchini, à l’origine de l’iconographie comparée. John Aubrey s’intéresse à la méthode typologico-chronologique, Thomas Browne tente de penser les rites funéraires à travers la description des urnes. Le Suédois Rudbeck est le premier à lire le terrain comme une succession de couches. Ce temps de descriptions systématiques et d’avancées méthodologiques ne va pourtant pas sans incohérences : l’influence de la chronologie biblique est encore patente, le compte-rendu de la fouille de la tombe de Childéric en 1653 n’est guère plus qu’une liste des objets du trésor… Schnapp montre bien le décalage qui existe alors entre la pointe la plus avancée de la science et la réception puis l’acceptation de ces travaux.

Le quatrième chapitre s’attarde sur la question centrale dans cette conquête du passé à l’époque des Lumières, à savoir le problème de l’antiquité de l’homme et du monde, qui s’accompagne dans un premier temps « Du refus de l’histoire naturelle de l’homme ». Isaac Lapeyrère, qui publie des ouvrages sur les préadamites, pose la question des origines de l’humanité, transformant une question chronologique en problème philosophique.

Mais cette époque est aussi celle de l’institution archéologique, marquée par les œuvres de Montfaucon et Caylus : L’Antiquité expliquée et représentée en figures (1719) de Montfaucon, qui cherche à établir une correspondance entre le texte et l’objet, reste marquée par une vision méditerranéo-centriste du passé ; Caylus, lui, prône un modèle expérimental visant à l’élaboration de lois de l’archéologie. La découverte d’Herculanum puis de Pompéi (1738 et 1748) provoque un engouement, mais révèle aussi la ténacité de la chasse aux objets dans les pratiques de fouilles. Or une technique de fouille scientifique existe, celle que prône Gaignières et que met en œuvre par Baumesnil, qui veut observer, relever et expliquer. A la même époque, l’œuvre de Wincklemann étend la curiosité du passé à la Grèce, mais sa chronologie stylistique est marquée par une conception d’un Beau idéal (alors même que l’art grec est jugé à partir de copies romaines…). Finalement, l’archéologie des Lumières parvient difficilement à concilier la tradition antiquaire et une approche expérimentale des vestiges du passé, comme le montre l’exemple des « pierres de foudre » et les réticences à utiliser les apports de l’histoire naturelle.

Enfin, le dernier chapitre étudie « L’invention de l’archéologie » : le terme même est apparu dans la première moitié du 19ème siècle pour désigner une discipline à part, embrassant la part matérielle de l’histoire humaine. Cette période est marquée par l’acceptation progressive de la haute antiquité de l’homme et la difficile émergence de l’idée de continuité. Cette dernière s’opère grâce au recours à la typologie, à la technologie (Jouannet distingue la pierre taillée et la pierre polie) et à la stratigraphie. Alain Schnapp souligne également l’influence déterminante des progrès de la géologie et de la paléontologie, et notamment des travaux de Cuvier, reprenant le modèle antiquaire pour dater les âges de l’univers en dégageant des strates. Thomsen parvient à cette époque à justifier la théorie des trois âges (pierre, bronze, fer) qui n’était jusqu’alors qu’une hypothèse. L’archéologie devient aussi un ensemble d’institutions : les chaires d’archéologie se multiplient en Allemagne, les collections sont exposées dans les musées… Mais un organisme comme l’Instituto di Corrispondenza, marqué par le modèle philologique, témoigne du fait que les progrès décisifs ne viennent pas de l’antiquité classique mais de la période qui la précède, comme le montre l’invention de la préhistoire par Boucher de Perthes, qui, le premier, utilise la typologie pour établir une stratigraphie.

 

 2. Appréciation critique

À mon sens, l’intérêt majeur du livre d’Alain Schnapp est de ne pas vouloir dissocier une histoire de l’archéologie comprise comme invention de techniques d’une histoire de l’archéologie comprise comme interrogation du passé et du rapport au passé. Mais c’est aussi ce qui fait sa principale difficulté. En effet, l’évocation d’un grand nombre de figures nous fait parfois perdre la véritable innovation de telle ou telle œuvre. Et l’on a parfois l’impression que les mêmes innovations se retrouvent à différentes époques, ce qui n’est évidemment pas incompatible mais qui ne permet pas toujours de faire clairement la part des choses. Néanmoins, cette indécision est, bien entendu, voulue : elle témoigne du fait qu’il n’y a pas de véritable origine –il y a forcément des origines, comme l’indique le sous-titre du livre. Ce qui est alors véritablement intéressant, plus que l’invention, c’est la réception (c’est-à-dire l’acceptation, puis l’usage) d’une innovation méthodologique, comme la stratigraphie par exemple. Comme le dit E. Le Roy Ladurie dans sa préface, cette histoire de l’archéologie est aussi (et peut-être surtout) une histoire de la « réception » de ses découvertes. Du même coup, si les découvertes archéologiques ne sont pas oubliées, ce sont surtout les chercheurs, les collectionneurs, les curieux qui sont la véritable matière de ce livre.

Dans la galerie que nous propose donc Alain Schnapp, la diversité est la règle. Mais la part des Scandinaves est particulièrement importante : des hommes comme Thomsen ou Worssae, confrontés aux rigueurs de « l’histoire sans textes », vont en effet permettre de réaliser des progrès décisifs pour la discipline, dont l’histoire ne saurait donc se limiter aux civilisations de la Méditerrannée antique, grecque et romaine notamment. Cette variété se retrouve dans l’intérêt que l’auteur porte à la préhistoire, elle aussi lieu d’avancées décisives, et à des discussions qui pourraient paraître éloignées de l’archéologie (par exemple sur le Déluge et les pré-adamites) ou encore réductrices (comme les débats sur les « pierres de foudre »), mais qui sont le lieu d’une véritable évolution dans l’interprétation et la connaissance du passé –connaissance dont nous sommes aujourd’hui encore héritiers.

D’un point de vue plus matériel, le livre propose une excellente documentation, et en particulier une iconographie riche et variée. On peut cependant regretter que, dans le corps de l’ouvrage, Alain Schnapp ne renvoie pas explicitement aux textes de la très intéressante « Anthologie archéologique » proposée en appendice. Enfin, la multiplication des titres et des sous-titres donne parfois lieu à des incohérences : ainsi le rapport au passé des empires chinois et japonais est-il évoqué dans une sous-partie traitant du monde gréco-romain (ce qui prouve néanmoins une volonté de ne pas s’enfermer dans une histoire européo-centriste de la discipline).

Enfin, même si le propos de l’auteur s’arrête, en toute logique, avec la réception de la méthode stratigraphique, dernière grande révolution de l’archéologie moderne, on aurait souhaité que la conclusion évoque un peu plus longuement l’évolution ultérieure de l’archéologie, au 20ème siècle. Mais nous sommes là après les origines et c’est peut-être l’objet d’un tout autre livre…

 

En guise de conclusion, on peut dire que ce livre singulier par son érudition et la richesse de sa documentation n’est pas un manuel d’histoire de l’archéologie, ou du moins n’est-il pas simplement cela. C’est aussi un voyage dans le monde de ceux qui font du passé la principale activité de leur vie présente, monde fabuleux par sa diversité mais aussi impressionnant par la constance que l’on y devine à rechercher la vérité.

 


Nicolas Davieau
élève de 1ère année, 2006