The baths of Caracalla, A study in the design, construction, and economics of large-scale building projects in imperial Rome, J. Delaine

Par Eloïse Letellier

Cet ouvrage de Janet Delaine est un exemple magistral d’application des méthodes de l’archéologie de la construction romaine à un édifice public de l’époque impériale : les thermes de Caracalla.

Janet Delaine, The baths of Caracalla, A study in the design, construction, and economics of large-scale building projects in imperial Rome, in JAT, suppl. 25, Portsmouth, Rhode Island, 1997.

 

Cet ouvrage de Janet Delaine est un exemple magistral d’application des méthodes de l’archéologie de la construction romaine à un édifice public de l’époque impériale : les thermes de Caracalla. Il ne se contente pas d’une étude détaillée et exhaustive de tous les éléments de ces thermes (monument de l’époque sévérienne -souvent considérée comme point d’orgue architectural- conservé de manière impressionnante en élévation pour le visiteur d’aujourd’hui !) pour en retracer la conception et la construction. Il aborde de surcroît les implications socio-économiques qui en découlent pour l’industrie et l’économie de la construction dans l’ensemble de la Rome sévérienne. Il s’agit de partir des éléments conservés et fouillés pour retrouver non seulement le plan et l’aspect de l’édifice antique, mais également et surtout le processus de sa construction, dans toutes ses étapes et ses détails, pour comprendre comment les Romains élaboraient leurs édifices, et ce que cela signifie pour le fonctionnement de leur société (importance de l’évergétisme aristocratique, de l’influence impériale…). Janet Delaine s’appuie donc ici sur une étude de cas, pour envisager une approche plus générale de l’organisation de la construction romaine qui soit basée sur des cas précis, en ce qui concerne du moins les édifices publics.

Pour rendre compte de cette monographie, nous en suivrons la progression, qui est la suivante :

  • PARTIE I : Les thermes de Caracalla
    • Chapitre 1 : Histoire
  • PARTIE II : Les processus de leur production
    • Chapitre 2 : Conception
    • Chapitre 3 : Décoration
    • Chapitre 4 : Matériaux : sources
    • Chapitre 5 : Matériaux : production et main d’œuvre
    • Chapitre 6 : Construction : techniques et procédés
    • Chapitre 7 : Construction : main d’œuvre et logistique
  • PARTIE III : Implications sociales et économiques
    • Chapitre 8 : L’industrie de bâtiment de la Rome séverienne
    • Chapitre 9 : Le coût des thermes de Caracalla

 

L’ouvrage contient également des appendices :

  • Une documentation sur l’édifice, les principes de sa reconstruction, et des tables avec les principales dimensions, ainsi que des plans.
  • Les timbres des briques
  • Les ordres architecturaux
  • La sculpture
  • Les constantes pour le calcul des temps de travaux

 

 PARTIE I : Les thermes de Caracalla

Les thermes de Caracalla sont le seul monument clairement associable au règne de ce dernier (211-217). On connaît déjà auparavant les thermes de Trajan et l’existence de ceux de Commode et de Septime Sévère, mais on ignore leur emplacement, ils semblent très vite fermés au public et sont de toute façon incomparables avec ceux de Caracalla. Janet Delaine décide donc d’étudier le premier édifice de ce type et de cette échelle mené à bien pour plus de cent ans. Il s’agit là d’une construction ambitieuse, et peut-être du seul type d’édifice suffisamment prestigieux pour être installé si loin du centre traditionnel Forum Romanum – Champ de Mars : les thermes se trouvent dans la Regio XII, après la Porta Capena, dans la partie sud de Rome, plus particulièrement aménagée par les Sévère (quand le Champ de Mars est plutôt marqué par Auguste, et les parties ouest de l’Esquilin par les Flaviens ou Trajan par exemple). Ils sont de ce fait tout de même assez proches du Circus Maximus, et se situent dans une partie de la ville où ils côtoient résidences luxueuses et casernes de cohortes urbaines. On y accède par la via Appia et par le Piccolo Aventino, ils desservent ainsi deux secteurs et sont également accessibles aux voyageurs arrivant de l’extérieur.

En ce qui concerne leur date de construction, on parle souvent de 212-216 (212 étant indiqué par les marques retrouvées sur les briques). Cependant, le souci de prendre en compte tout le processus de la construction depuis son origine et la rigueur de la réflexion de Janet Delaine montrent que déjà pour cette question de date, le problème n’est pas si simple. Si en effet, comme l’indiquent leurs timbres par exemple, les briques sont fabriquées en 212, il a fallu, avant leur mise en place, concevoir le projet, acquérir le terrain, le terrasser… L’auteur propose donc de remonter d’un an la date du début de la construction, en 211, ce qui coïncide avec l’accession au pouvoir de Carcalla et de son frère, en février 211.

Le bâtiment original est remarquablement conservé par rapport aux autres bâtiments impériaux de cette échelle à Rome, et son agencement général est assez clair. L’espace a été terrassé puis a reçu une plateforme pour le bâtiment de bains proprement dit, qui était entouré de portiques Portique
Portiques
Galerie à arcades ou à colonnes.
et de jardins. Il y avait de grands espaces souterrains (des galeries très larges, un moulin à eau, un mithraeum (temple de Mithra), des passages de maintenance vers les citernes, et en dessous, des canalisations). On accédait à la plateforme par un escalier monumental. Des citernes au sud donnaient sur une sorte de demi-stade avec deux bibliothèques sur les côtés, ainsi que des jardins. Le bâtiment de bains suit le schéma habituel : caldarium Caldarium
Caldaria
Salle la plus proche des feux et donc la plus chaude des thermes romains, comprenant des baignoires d’eau chaude.
(avec probablement un plafond doré en bronze), tepidarium Tepidarium Pièce chauffée des thermes romains, située plus loin des foyers que le caldarium, la température y est plus tiède. et frigidarium Frigidarium Salle froide des thermes romains. , et présente un grand nombre de salles annexes (entrées, salons, salles chaudes, vestiaires, salles de massages, salles de service…) donnant sur des palestres Palestre
Palestres
Dans l’Antiquité, lieu où se pratiquaient la gymnastique, la lutte, ..., cour des thermes.
. Il présente un plan symétrique. On accédait enfin à des terrasses qui donnaient au-dessus des palestres.

Il reste peu de décoration en place aujourd’hui, mais elle devait être somptueuse, avec des sols en marbre et en mosaïque, des placages en marbres sur les murs, des stucs peints, des voûtes en mosaïque de verre, des ordres de colonnades, des bassins de fontaines (comme ceux qui ont été installés sur la piazza Farnese par exemple), des sculptures… La décoration jouait probablement pour beaucoup dans l’aspect général de l’édifice.

Deux groupes de mosaïques figurées sont attestés, l’un initialement situé sur les terrasses à portiques des palestres : en noir et blanc et figurant des thèmes marins, l’autre dans l’exèdre Exèdre Nom d’une salle, souvent en demi-cercle et pourvue de sièges, à la périphérie d’un portique. , représente des athlètes et il est conservé au musée du Vatican.

Pour le reste de la décoration, on raisonne sur des traces, puisque rien n’est resté in situ, on déduit donc de certains trous dans les briques l’existence de placages en marbre, ou de fragments retrouvés le caractère coloré de ces placages…

Les sources sont peu loquaces, et les sources archéologiques peu claires (difficultés des preuves stylistiques) sur le devenir des thermes de Caracalla dans l’Antiquité tardive.

Ils subissent un incendie et bénéficient d’une restauration sous Aurélien, puis d’autres restaurations sous Constantin, comme le montre le type d’appareil utilisé. L’impression générale est que les thermes ont été maintenus en état et fréquentés au moins jusqu’au Vè siècle (les sources tardives incluent les thermes en général dont ceux de Caracalla dans les « merveilles de Rome ») C’est au VIè qu’ils semblent connaître des difficultés, non sans en avoir déjà eu auparavant avec l’approvisionnement en eau par exemple.

Au Moyen Âge, on procède à des enterrements dans les environs des thermes, ils passent sous l’autorité de l’Eglise, et l’on ne sait pas s’ils ont toujours leur fonction de bains. Certains éléments sont réemployés à des fins funéraires. En tout cas, l’emplacement des thermes reste toujours connu à peu près clairement.

Janet Delaine retrace enfin dans ce premier chapitre l’histoire des fouilles et rappelle que l’édifice n’a pas suscité d’intérêt particulier avant la Renaissance et le XVè. Auparavant, on y trouvait des vignes, des vergers, des marchés, le tout sous le contrôle de l’Eglise. On retrouve quelques commentaires sur les vestiges, mais ils sont surtout utilisés pour la récupération des marbres et des autres matériaux. Les fouilles les plus extensives sont celle de Paul III (Alessandro Farnese) dans les années 1540, mais l’on assiste là encore à la récupération des marbres, sculptures et colonnes pour le palais Farnese ! Il en va ainsi jusqu’au Risorgimento. Les thermes sont également utilisés comme terrain de jeux pour les élèves du collège jésuite, et pour différentes occupations (on a retrouvé des peintures religieuses et des marques de structures de plafonds tardives). On assiste en fait à une combinaison entre une protection limitée contre le pillage, des remontages, et un désintérêt pour la conservation du site. Cela dure jusqu’au XIXè malgré les protestations d’antiquisants.

Puis arrivent des fouilles plus scientifiques (Girolamo Egidio di Velo, 1824-25) lors desquelles on trouve des sculptures, la mosaïques des athlètes…Abel Blouet (prix de Rome) réalise des dessins, des plans, des élévations. Puis Guidi découvre une grande maison de l’époque d’Hadrien, qui avait été détruite systématiquement, dans la partie sud-est.

Au moment du Risorgimento le bâtiment devient propriété de l’Etat, les structures tardives et les débris sont alors ôtés et le travail porte essentiellement sur le bloc central et sur les substructures. On rencontre des problèmes d’effondrement de voûtes et on effectue donc des restaurations.

Plus récemment, les thermes ont été attribués comme résidence d’été pour la troupe de l’opéra de Rome, ce qui a nécessité de nombreuses adaptations. Mais ils ont tout de même fait l’objet de fouilles dans les années 1980, d’études, de restaurations…

 

 PARTIE II : Les processus de leur production

Chapitre 2 : Conception

L’auteur s’applique ici à retracer les étapes de la conception du bâtiment, en s’attachant surtout au bloc central, mais également à toutes les élévations. Elle déduit de la complexité de l’édifice la préexistence d’un projet forcément détaillé, qu’elle essaye de reconstruire étape par étape à partir des vestiges et des reconstructions proposées.

La conception de base
Le schéma général est un plan symétrique qui suit celui des thermes classiques. La particularité semble être le grand nombre de personnes qui doivent fréquenter les thermes, et plutôt que d’augmenter la taille, il semble qu’on choisisse de multiplier les espaces (cf entrées, vestiaires, …). Seul le caldarium est vraiment plus grand. Il faut noter cependant que le frigidarium étant couvert, il y avait une limitation de la taille structurelle, qui a pu déterminer la taille de tout le complexe…

Le schéma du plan au sol se fait d’après le schéma général, en déterminant des relations et des proportions entre les parties et le tout, et entre les parties entre elles. Vitruve aborde notamment ces questions. Pour retracer cette étape, il faut tenir compte de la large possibilité de combinaisons, et avouer qu’il est donc difficile d’en reconstituer la genèse. En tout cas, il s’agit là forcément d’un procédé rationnel, étant donnée la cohérence évidente du résultat dont nous avons des traces sous les yeux aujourd’hui. L’auteur décide donc, pour retrouver le choix qui a été fait entre les différentes possibilités, le critère de la simplicité (le plan doit pouvoir être transcrit facilement sur le sol), ainsi que le fait de partir d’un nombre entier concevable en mesures romaines (pieds), et enfin s’oblige à pouvoir toujours expliquer les erreurs et les problèmes de coïncidence entre le plan et la construction (après avoir déterminé une marge d’erreur acceptable).

Elle montre donc que l’architecte qui a conçu les thermes de Caracalla a commencé non par le plan de base mais par les axes, comme le prouvent les dimensions. Ensuite, on retrouve une récurrence des proportions (cf un sur racine de deux moins un). Elle reconstitue alors les étapes pour arriver au plan (d’après une unité de cent pieds et les diagonales de carrés de cent et deux cents pieds).

On complète ensuite le plan par subdivisions (toujours avec les nombres les plus simples possibles, pas d’irrationnels par exemple). A la fin, on obtient un plan harmonieux, facile à transcrire au sol.

Les étapes de la conception des contours extérieurs sont plus difficiles à retracer que celles du bloc central parce que les plans sont moins clairs mais les grands axes sont tout de même peuvent tout de même être retracés avec la même méthode.

Détailler la conception
Il s’agit ensuite de retrouver comment on a déterminé l’épaisseur des murs, les élévations, puis la profondeur des fondations, les ouvertures, leurs élévations, l’emplacement des colonnes, des niches… le tout étant en interdépendance, les salles ne sont pas traitées isolément ! Pour cela les règles énoncées par Vitruve aident. Mais il s’agit toujours de repartir de la structure existante, et d’appliquer des règles simples et rationnelles.

Conception du frigidarium
On retrouve en reconstruisant la conception du frigidarium en particulier l’utilisation de tailles standards et de proportions pour les portes et les niches par exemple. Les différences dépendent des fonctions occupées par les éléments en questions.

L’on s’aperçoit que le concepteur du projet fait preuve d’une volonté de contrôler la vue (idée de perspective ?). La connexion entre les espaces, les ordres, le contrôle des vues doivent produire un effet sur le visiteur-spectateur. Ainsi les places des portes ne sont pas anodines, mais contrôlent les mouvements entre les espaces et les vues.

L’on constate également que l’on fait faire des corrections par rapport à la conception initiale, lors de la construction (cf natatio et frigidarium).

Relation entre la conception et la construction
Certes, il reste des plans antiques (en marbre et en mosaïque), mais les détails (ouvertures, épaisseurs) y sont souvent montrés mais pas dimensionnés. Ils semblent ainsi souvent plutôt destinés à se souvenir de monuments. La transmission entre le concepteur et ceux qui mettent les travaux en œuvre se fait plutôt par transmission verbale. On connaît l’existence parfois de plans gravés (à échelle réelle ou de moitié) sur le site, ou de maquettes, qui présupposent un dessin original. Mais il semble qu’il y ait toujours une communication architecte-constructeur, qui permet des adaptations sur le terrain. Janet Delaine reste cependant bien consciente du caractère délicat de ces affirmations, puisque nous considérons la conception du bâtiment seulement à partir de sa construction !

Finalement, ces thermes de Caracalla semblent montrer la flexibilité de l’architecte qui s’adapte à ce que font, ou ce que peuvent faire les constructeurs, pour mettre en place le plan qu’il a réalisé selon les étapes énumérées plus haut.

Pour conclure, le bloc central est créé d’abord par le plan au sol puis par les élévations, à l’intérieur, on établit les relations et les proportions entre les salles et les différents éléments, ces proportions étant gouvernées par un nombre relativement petit de formes et de fractions. Finalement, les règles et les proportions utilisées ne sont pas très loin de celles énoncées par Vitruve.

 

Chapitre 3 : Décoration

La décoration appartient pleinement à l’impact final du bâtiment, avec les jeux d’espaces et de lumière. Les sols, murs, voûtes, marbres, mosaïques, et stucs peints constituent un fond sur lequel se détachent des objets individuels (statues…). Janet Delaine montre très clairement comment la décoration est là pour clarifier la conception, la structure de l’édifice ; elle hiérarchise les espaces. Elle est également de la plus haute importance pour le programme iconographique mis en œuvre (voulu plus par le client empereur que par l’architecte !).

Structure et articulation
La structure nue que l’on voit aujourd’hui est ambiguë, les séparations (murs/plafonds, salles les unes par rapport aux autres) ne sont pas nettes. C’était en fait la décoration qui créait ces articulations. Les ordres de colonnes jouaient pour cela un grand rôle, en soulignant la grandeur des espaces, leur magnificence, en marquant les ouvertures et les hiérarchies…

Couleur et motifs
Les fragments retrouvés attestent le caractère très coloré de l’intérieur du bâtiment (marbres polychromes, stucs peints, mosaïques, sculptures peintes ou dorées…). Toutes ces couleurs étaient de plus savamment soulignées par des motifs, comme ceux des mosaïques géométriques. La décoration de surface est également riche : certaines colonnes sont cannelées, les chapiteaux présentent des effets décoratifs riches (souvent figuratifs)…

Hiérarchie et distribution de la déco
Le tout est à replacer sans cesse dans un effet général, où la décoration souligne et renforce la hiérarchie spatiale et fonctionnelle (l’exemple du plafond doré du caldarium, s’il doit être avéré, correspond ainsi très bien à la conception du plan). Janet Delaine se demande si la différenciation décorative ne correspondait pas également à une différenciation sociale (ainsi les vestiaires, où n’évoluaient que les esclaves, étaient moins décorés).

Enfin, les fontaines et les sculptures présentaient de nets effets dynamiques suivant les déplacements effectués autour d’eux.

Effets théâtraux
Les groupes sculpturaux narratifs (représentant des mythes mais surtout, selon Janet Delaine, des drames), lorsqu’ils sont vus depuis les terrasses, peuvent faire penser à un théâtre, les utilisateurs des bains qui déambulent en bas en étant les acteurs. La façade sud de l’édifice peut également être vue comme une frons scaenae. De même, surtout, que la façade de la natatio (qui semble être une innovation des thermes de Caracalla). L’auteur pose la question, (probablement insoluble) de la présence de spectacles aquatiques dans ces thermes…

Les « thermae magnificentissimae »
Il résulte de tout ce qui a été décrit et reconstruit jusqu’ici un statut exceptionnel pour cet édifice, allant même jusqu’à l’extravagance. Ils atteignent pleinement la « magnificentia » évoquée par Vitruve

Programme iconographique
Le programme iconographique est issu de la volonté de l’architecte et de celle de l’empereur. Certaines sculptures sont traditionnelles dans le contexte de thermes (puissances de l’eau, plaisirs du corps), d’autres plus étonnantes (guerrier portant un enfant mort, taureau du Farnese, Hercule Farnese (avec la pomme des hespérides dans le dos), et forte présence en génral d’Hercule dieu des sources chaudes, de la palestre… mais aussi symbole des empeureurs, (cf Hespérides / apothéoses, cf monnaies de Caracalla !). Les sculptures architecturales représentent surtout des thèmes guerriers.

En tout cas, il s’agit d’un programme plutôt politique que social (pouvoir de Rome et succès de la dynastie militaire.

Pour conclure, on remarque qu’il y a toujours une grande coordination des espaces et des détails, consciemment construite. Aujourd’hui, l’effet général est perdu, et l’on n’a plus qu’une idée de l’échelle de l’édifice, qui était probablement impressionnant. Enfin, la décoration doit être prise comme appartenant à part entière à la conception de l’édifice.

 

Chapitre 4. Matériaux : sources.

Après les étapes de conception plus abstraite, Janet Delaine passe à partir de ce chapitre à la structure physique de l’édifice, en commençant par les matériaux et leurs sources. Les matériaux peuvent se diviser en plusieurs catégories : matériaux structurels (calcaire et pouzzolane du mortier, briques des parements, basalte, tuf et ponce pour le blocage des fondations, murs et voûtes ; matériaux utilisés pour la construction : bois et corde pour les échafaudages, coffrages, systèmes de levage et paniers de transport ; matériaux de décoration : le marbre essentiellement, et enfin le métal qui entre dans ces diverses catégories (structure, décoration, plomberies…)

Les sources disponibles pour ces matériaux ont une très grande importance pour l’économie et l’organisation du chantier. Elles sont donc étudiées ici en détails selon les informations géologiques à notre disposition, par rapport à la fois aux sources actuelles, et aux renseignements que nous livrent les sources antiques (textes, épigraphie, cf timbres des briques….). L’auteur n’oublie pas non plus de s’interroger sur leurs modes de transport, qui influent également sur l’économie et l’organisation du chantier.

Ainsi, elle montre que l’approvisionnement de la plupart des matériaux de construction suit un programme économique rationnel, du moins pour ce qui est de la localisation des sources, des quantités disponibles et des modes de transport. Le cas du marbre cependant est assez particulier puisqu’il ne semble pas être soumis à des principes économiques, mais plutôt faire partie de la démonstration de la puissance impériale, de la mise en place de la « magnificentia » prônée par Vitruve… Cette dichotomie semble fondamentale pour comprendre la conception complexe du projet des thermes, bâtiment public impérial.

 

Chapitre 5. Matériaux, production

C’est dans ce chapitre que Janet Delaine développe l’approche quantitative annoncée au début de l’ouvrage, et qui est nécessaire pour comprendre le projet rationnel d’approvisionnement en matières premières tout d’abord. Elle commence donc par s’intéresser de près à leur production et par calculer la force de travail nécessaire pour les produire, qu’elle exprime comme « labour requirement per unit volume of material ».

Il s’agit toujours, c’est le principe fondamental de l’ouvrage, de partir d’une structure construite pour revenir à ses éléments composants, (c’est-à-dire l’inverse de la reconstruction d’un bâtiment dans les détails d’après les ruines). Et cette démarche et possible car tout bâtiment résulte de l’application d’un certain nombre et type d’actions à un certain nombre et type de matériaux. Comme il s’agit pour le cas étudié d’une société non mécanisée, tout cela peut être exprimé en travail jour/homme selon les différentes catégories de travaux. Certes de nombreuses difficultés techniques se présentent pour mener à bien cette démarche, mais elle reste possible. De plus, l’on peut s’aider d’une approche ethnologique pour suppléer au manque de sources antiques sur les temps de travaux nécessaires à certaines tâches, sur la force de travail d’un homme par jour…

Janet Delaine aboutit donc à des tableaux présentant les quantités de matériaux mises en œuvre et la force de travail nécessaire à leur production ainsi qu’à leur transport, selon les différentes parties de l’édifice.

 

Chapitre 6. Construction : techniques et procédés.

On arrive ici au troisième des processus de la naissance du bâtiment (conception, matériaux, construction) et à la transformation des deux premiers par l’action humaine en un monument permanent. Il s’agit donc d’une phase cruciale. Janet Delaine s’intéresse donc en détail à tous les procédés et techniques, du bâtiment lui-même ou de la construction plus largement (cf échafaudages…)

Elle commence par la construction de l’aqueduc et des routes d’accès, l’organisation du site, puis le creusement des fondations, leur tracé, leur remplissage, la construction des substructures, la création de la plateforme, le montage des murs, avec les échafaudages nécessaires, la création des arcs (portes, niches, fenêtres, arcs de décharge), des descentes d’eau, des passages, des ordres de colonnes, des voûtes (coffrages…), en retraçant tout cela à partir des traces visibles par les méthodes de l’archéologie de la construction (trous de boulins pour les échafaudages par exemple). Elle ne néglige pas non plus l’organisation de la construction (ordre de construction des différents éléments, déplacement des matériaux, groupes de travail…).

 

Chapitre 7. Construction : main d’œuvre et logistique

Il s’agit ici de calculer la quantité totale de main d’œuvre nécessaire pour la construction (de la même manière que pour la production des matériaux, les calculs sont basés sur des constantes de travail issues de manuels du XIXè, ajustées aux conditions antiques). Les constantes sont sélectionnées selon les techniques de construction mises en évidence dans le chapitre précédent et appliquées aux quantités de matériaux calculées dans celui d’avant. Il faut rappeler la grande prudence de Janet Delaine quant à ses conclusions, dont elle assume le caractère très hypothétique étant donnée la difficulté de retracer toutes ces étapes à partir des seuls restes (certes très riches !) du monument.

Finalement, elle obtient une moyenne minimum de main d’œuvre pendant les quatre ans de la plus forte période de construction de 7200 hommes directement impliqués dans la production matériaux et dans la construction, plus 1800 hommes et paires de bœufs pour le transport dans les environs de Rome. Ce chiffre s’élève à 10 400 + 3200 pendant les périodes de pointe. Le point d’orgue est en 213 : 13100 hommes sont nécessaires. (sans compter la construction des abords de l’édifice, de l’aqueduc et de la route d’accès). Il faut compter en plus en moyenne 200 hommes pour la production des briques, 200 pour le calcaire dans les différentes régions du district (100km de rayon autour de Rome) (respectivement 300 et 240 en période de pointe) plus un nombre supplémentaire d’hommes non calculable pour les coffrages, échafaudages, paniers… ainsi que pour le transport (500 hommes à 700 en période de pointe ?)

Ces résultats peuvent paraître très élevés, mais l’auteur prend le temps, pour assurer le caractère réaliste de ses hypothèses de rappeler quelques parallèles historiques ayant mobilisé des masses de main d’œuvre comparables : la mosquée de Suleiman à Istamboul au XVIè, dôme de St Pierre de Rome 1588, la grande mosquée Hassan II Casablanca dont on a refait la décoration dans les années 1990… (il s’agit d’ailleurs toujours d’entreprises initiées ou soutenues par un leader avec beaucoup de puissance politique et ou religieuse )

 

 PARTIE III : Implications sociales et économiques

Chapitre 8. L’industrie de la construction dans la Rome sévérienne

La construction des thermes de Caracalla constitue un projet particulièrement remarquable. Mais l’observation en détail de toutes les étapes du processus de la conception à la décoration, mis avec soin ensuite à l’échelle de l’homme, a permis de s’éloigner des généralisations et d’approcher les détails de la construction, des quantités de matériaux, de main d’œuvre… Certes, l’on joue avec des hypothèses, mais elles semblent déjà plus précises que les idées données par les sources littéraires ou épigraphiques, qui ne nous renseignent finalement souvent que par leur exagération et leur souci hyperbolique.

A la fin de son ouvrage, Janet Delaine part des données pures qu’elle a trouvées auparavant pour en tirer des conclusions socio-économiques (en ayant choisi tout de même l’un des plus grands projets de construction d’un édifice indépendant dans Rome à part les murs de la ville) et les extrapole à d’autres édifices connus du règne de Caracalla et finalement à toute la construction romaine dans le contexte de constructions publiques intensives à d’autres périodes.

Cependant, elle s’attache ici plus précisément à définir le contexte du champ professionnel (labour) de la construction et de son organisation à Rome pendant la période de la construction des thermes de Caracalla. Après le calcul de la moyenne et des piques de la force de travail nécessaire en général, elle prend en compte la main d’œuvre comme individus (en tenant compte des qualifications nécessaires ou pas par exemple…), pour aboutir à une estimation plus claire de la quantité et de la nature de la main d’œuvre nécessaire. En tout 16000 individus étaient probablement employés. L’extrapolation à la main d’œuvre impliquée dans les domaines de la construction à Rome (= 20000 hommes, 4 ou 5000 paires de bœufs avec leurs conducteurs) et sa région, (= 1000 h ou plus) montre que les ressources sont utilisées presque à leurs limites pour les thermes de Caracalla ! Sachant qu’il faut tenir compte également des régions éloignées (marbre et métaux). Ces estimations donnent lieu à des comparaisons avec la population urbaine, rurale…

Elle essaye de définir mieux ensuite l’organisation des projets de construction à grande échelle à Rome et suggère l’existence de procédures établies pour la conception et l’organisation de la construction. La question se pose de savoir qui en est responsable, s’agit-il de hauts-fonctionnaires ? Il existe probablement un système de contrats. Il y a également un rôle informel possible du collegium des fabri tignuarii. Enfin, l’auteur s’interroge sur le rôle du patronage, venant du plus haut niveau (impérial ou sénatorial)

Notons bien que toutes ces estimations et conclusions reposent sur beaucoup d’emboîtements de suppositions, mais elles donnent tout de même une idée très précise de l’importance du projet, qui présente un très haut niveau de prévision et de contrôle des ressources. Il bénéficie certes de conditions privilégiées (ça n’est pas le premier édifice de ce type construit, il y a déjà un modèle établi, le mécanisme de l’organisation de projets de cette envergure est déjà bien établi (cf Pearse quant aux procédures administratives).

 

Chapitre 9. Le coût des thermes de Caracalla

Pour finir, Janet Delaine s’attache à forger une estimation du prix de ce projet, car selon elle, la portée des implications du patronage impérial en ce qui concerne la construction publique ne peut être appréciée que dans des termes économiques (pour l’empereur qui doit payer et pour la force de travail qui doit être payée).

Il n’y a pas d’évaluations antiques sur ce cas précis, donc il faut encore raisonner par hypothèses, en faisant le calcul du coût intrinsèque des matériaux et du travail nécessaire à la construction. La seule aide apportée par les sources antiques se trouve dans l’édit des prix de Dioclétien (avec toutes les limites qui lui sont inhérentes : il s’agit seulement des prix maximaux, et l’on ignore leur contexte, l’influence de l’inflation…).

Cependant, elle parvient à estimer un coût total final de 2 millions KM ce qui donne 12 millions sur 6 ans, que l’on peut comparer avec d’autres chiffres (prix de l’approvisionnement en grains pour Rome : 7 millions KM par an c’est-à-dire seulement 3 ou 3,5 fois budget annuel des thermes, budget de l’armée…)

Ce coût ne semble donc pas extraordinaire pour les standards impériaux, mais il faut rappeler clairement qu’il est inaccessible même pour les individus les plus fortunés de la société romaine. C’est donc un investissement symbolique puissant, inaccessible même au plus riche des mortels.

Janet Delaine a donc réussi à envisager la conception et la construction des thermes de Caracalla depuis leurs prémices jusqu’à leurs implications directes ou symboliques, montrant bien la richesse des méthodes de l’archéologie de la construction, qui, même si elle doit souvent se contenter d’hypothèses, nous apporte tout de même une mine d’informations précieuses.

 


Eloïse Letellier
élève de 2ème année, 2006