L’évolution du canton de Levroux, O. Buchsenschutz

Par Samuel Angiboust

Le canton de Levroux, au nord-ouest du Berry, est une petite région typique du bassin parisien. Au N-NW argilo-sableux (le Boischaut) s’oppose un S-SE calcaire (la Champagne). Quelques villages concentrent la population dans la partie sud.

Olivier Buchsenschutz et al., « L’évolution du canton de Levroux d’après les prospections et les sondages archéologiques », supplément de la Revue Archéologique du Centre de la France, 1988.

Plan

  • Introduction
  • I- La prospection dans les campagnes du canton de Levroux
    • A- La prospection à distance
      • 1- La prospection aérienne
      • 2- La prospection thermique aéroportée
    • B- La prospection au sol
      • 1- Méthode
      • 2- Analyse du mobilier
      • 3- Tableau récapitulatif des découvertes
  • II- Fouilles et prospections géophysiques dans l’agglomération de Levroux
    • A- Étude de la colline des Tours
    • B- Étude du quartier des Arènes
  • III- Interprétation des données pour comprendre l’évolution de la campagne du canton de Levroux Perspectives

 

 Introduction

Le canton de Levroux, au nord-ouest du Berry, est une petite région typique du bassin parisien. Au N-NW argilo-sableux (le Boischaut) s’oppose un S-SE calcaire (la Champagne). Quelques villages concentrent la population dans la partie sud ; la majorité du territoire sud est parsemé de quelques grandes exploitations agricoles. Au nord, le paysage est plus boisé et entrecoupé par quelques hameaux. La ville de Levroux est sur la marge sud de la jonction entre les deux secteurs et a longtemps servi d’interface puis de marché d’échange entre les produits et matières premières des différentes aires du canton. L’origine romaine de la ville est attestée depuis le 19e siècle où des recherches éparses ont été effectuées. Quelques découvertes sporadiques ont été effectuées dans le canton, mais en l’absence de davantage d’informations et d’une organisation synthétique des données, la reconstitution d’une histoire du canton est hasardeuse.

La présente étude a pour objectif par des méthodes archéologiques traditionnelles et modernes d’inventorier les sites archéologiques du canton de Levroux afin de comprendre la succession et l’organisation de l’occupation humaine au fil du temps. Dans une première partie, nous traiterons de la prospection des sites dans la campagne du canton et des méthodes employées, puis dans une seconde partie, nous décrirons les méthodes et les résultats obtenus suite aux sondages à Levroux même.

 

 I- Prospection dans les campagnes du canton de Levroux

A- La prospection à distance

1- La prospection aérienne

Cette méthode très efficace a permis la découverte de nombreux nouveaux sites. Suivant les années, entre mai et juillet, quand la sécheresse est importante, des traces sont visibles d’avion dans le sol nu ou dans les cultures. A l’emplacement des substructions, la présence de pierres en abondance nuit à la croissance de la végétation (zones claires). A l’emplacement des fossés ou des anciennes mares, l’abondance de limons et d’argiles favorise la pousse et se traduit visuellement par une zone plus colorée (souvent vert clair).

C’est ce contraste qui est recherché dans le but de localiser d’anciennes constructions. Cette méthode permet notamment de mettre en évidence des structures qui ne se manifestent pas lors de prospections au sol. (Enclos fossoyés, tumuli arasés).

La région à l’étude présente au premier ordre une hétérogénéité spatiale majeure. Dans la région du Boischaut, ce type de recherche n’a pas permis de mettre en évidence des traces d’occupation. En Champagne, de nombreux sites inégalement répartis ont été trouvés et d’autres restent certainement encore méconnus, à cause de la différence de contraste réduite entre le sol calcaire qui affleure parfois et les fondations.

Cette méthode pêche cependant par la difficulté de localisation précise de l’habitat à partir de la photographie dans une parcelle, ainsi que par la difficulté de datation des structures observées.

Type d’objetDimensionTracesÉpoqueFonctionAbondance relative
Enclos circulaires < 30 m Fossés souvent irréguliers, discontinue. Cercles légèrement surélevés (tertres) Pré- et protohistoire religieuse, funéraire rares
Formes irrégulières variable fossés polygonaux irréguliers ou ellipsoïdaux protohistoire et Moyen-Âge inconnue rares
Enclos quadrangulaires variable angles arrondis - bâtiments rectangulaires - carrés de petite taille - trapézoïdaux fossoyés protohistoire, époque gallo-romaine habitat, argicole, religieuse abondants
Tracés linéaires quelques mètres de large traces linéaires et voies fossoyées variable, parfois gallo-romain déplacement assez rares

 

 II- Fouilles et prospections géophysiques dans l’agglomération de Levroux

La ville de Levroux présente deux secteurs d’étude particulièrement riches en vestiges et se prêtant relativement bien aux prospections à mener : il s’agit premièrement de la colline des tours, un oppidum circulaire celtique au nord de la ville ainsi que le quartier des Arènes,à la sortie sud de la ville, où de nombreuses découvertes gauloises, gallo-romaines et médiévales ont été effectuées.

 

A- Étude de la colline des tours

Des fouilles, tranchées et sondages ponctuels ont été effectués en de nombreux endroits sur la colline (flanc N, NW et S immédiat), mettant en évidence une occupation remontant à l’époque gauloise se prolongeant après la conquête, ainsi qu’une structure de fortification arasée : le murus gallicus. Ce mur d’environ 3,50 mètres de haut était constitué de blocs entrecoupés de poutres soutenant la structure d’ensemble avec un remplissage argileux. Le mobilier trouvé en divers endroits parmi les matériaux issus du démantèlement du mur est constitué de tessons, fibules et monnaies, permettant de dater la construction du mur au premier siècle avant J.C., entre l’abandon du village des Arènes et l’occupation des habitats de la colline.

Une prospection de contrôle géophysique, basée sur la détection par un capteur vertical des contrastes latéraux de conductivité électrique, a été effectuée sur une portion du mur gaulois. L’amplitude des anomalies mesurées dépend directement des dimensions de l’objet, de la profondeur et de l’orientation de l’objet par rapport à l’émetteur. Le module du champ vertical, mesuré sur une droite perpendiculaire au mur, montre deux maxima de grande amplitude, interprétés à posteriori comme correspondant à une structure linéaire (le mur), auquel s’ajoute une anomalie éventuellement due à une moindre épaisseur d’argile. La recherche électromagnétique de clous pour contraindre le tracé du mur n’a pas été fructueuse.

Des fouilles ponctuelles et restreintes effectuées sur le versant sud de la colline (Ruelle aux Roses) ont cependant permis de mettre en évidence une zone d’habitat, à en juger par la disposition des trous de poteau, les altérations de la coloration du sol et la répartition du mobilier (occupation entre la deuxième moitié du 1ersiècle avant J.C. et le début de notre ère).

D’autres fouilles à l’extérieur immédiat de l’enceinte gauloise présumée, sur le versant sud de la colline (terrain Lambert-Courtault) ont permis la découverte d’une zone d’habitat où se rencontre un terrain remanié (fosses, trous de poteaux, puits à eau), de nombreux tessons (sigillée Sigillée Poterie romaine et gallo-romaine à engobe rouge, moulée de motifs en relief. , amphores, céramique commune) et un mobilier métallique constitué de fibules (1ersiècle avant J.C. et 1ersiècle après J.C.) et de monnaies gauloises et romaines de la même époque.

 

B- Étude du quartier des Arènes

Le quartier des Arènes se caractérise géologiquement par le quasi-affleurement des bancs calcaires, situés à environ 30 cm sous la surface. Les labours ont donc entamé ce matériau et les éventuelles structures présentes jusqu’à cette profondeur. Le théâtre gallo-romain, situé en sortie sud de l’agglomération le long d’une voie romaine présumée, a été manifestement construit sur des vestiges antérieurs, comme en témoignent les céramiques de la Tène finale récoltées dans les labours.

Pendant les différentes campagnes de fouille, le développement des sondages est guidé par la prospection géophysique, qui permet de savoir d’avance si la zone qui va être découverte comportera des fosses dont l’exploitation sera longue, ou seulement des trous de poteaux dont le relevé est beaucoup plus rapide. Un des autres objectifs de la prospection géophysique est également de tracer les limites de l’agglomération gauloise en se basant sur des méthodes de reconnaissance magnétique et électromagnétique.

Les reconnaissances magnétiques (susceptibilité magnétique augmentée en cas d’occupation) ont donné une résolution satisfaisante pour les fosses mais insuffisante pour les trous de poteaux. L’utilisation seule de cette méthode ne peut donc pas suffire pour carter les zones occupées.

Les cartes magnétiques établies dans les différents secteurs du village gaulois montrent une implantation discontinue des fosses, entre des secteurs à fortes anomalies et des secteurs présentant de faibles contrastes. La fouille des secteurs à fortes anomalies cartographiées à l’est du village a révélé un enchevêtrement complexe de fosses et fossés datés de l’époque gauloise à l’époque médiévale en passant par l’époque gallo-romaine.

A cause des grandes dimensions du site ( 10ha), des méthodes complémentaires électromagnétiques se pratiquant à plus grande échelle ont du être tentées. Pour cela, ont été employés deux appareils de mesure de conductivité électrique et de susceptibilité magnétique, dont l’investigation se fait à des profondeurs différentes dans le sol. Ces méthodes sont cependant limitées par les variations d’épaisseur de sol qui faussent les cartes obtenues suite aux mesures. Dans un contexte où la susceptibilité magnétique naturelle est forte (de par la structure géologique du sol), les mesures à faibles profondeurs n’ont pas été concluantes et n’apportent rien par rapport à l’investigation magnétique. Par contre, les mesures à profondeur affectant les niveaux archéologiques apportent en partie les informations recherchées sur la répartition des fosses, mais se trouvent confrontées à un problème d’interprétation des zones vides d’anomalies magnétiques (couche archéologique de la zone d’habitat ou effet d’augmentation d’épaisseur de sol).

Bilan des prospections archéologiques dans le canton de Levroux
Bilan des prospections archéologiques dans le canton de Levroux

Les fouilles fines des secteurs localisés suite à ces prospections ont mis en évidence un grand nombre de fosses, au mobilier très abondant, de nombreux bâtiments (maisons et greniers) ainsi que des voies de circulations. Ces trouvailles abondantes, effectuées dans un cadre de fouille préventive à des travaux d’aménagement et d’habitation, ont pu être faites grâce aux prospections géophysiques. En effet, elles ont catalysé et focalisé la recherche en des secteurs bien définis, évitant donc les secteurs vides donc à moindre intérêt, et favorisant par voie de conséquence la couverture de zones beaucoup plus importantes.

 

 III- Interprétation des données pour comprendre l’évolution de la campagne du canton de Levroux

La scission pédologique et écologique traditionnellement faite entre les terrains limoneux et boisés du Boischaut et les terrains calcaires cultivés de la Champagne Berrichonne ne semble pas avoir joué de rôle déterminant dans l’implantation des habitats agricoles.

Dès le néolithique, où la première paléogéographie de l’occupation humaine peut être faite, la zone de contact entre Boischaut et la plaine semble être une aire privilégiée d’installation, facilitant l’accès aux ressources naturelles potentielles qu’offrent les deux aires en question (agriculture, chasse, pêche, bois ..).

A l’âge du Bronze, les sites d’occupation se dispersent de part de d’autre de l’interface, sans toutefois trop s’éloigner des cours d’eau.

Le second âge du Fer voit l’implantation près des cours d’eau des premières fermes, qui semblent avoir été occupées en continuité après la colonisation romaine. Ces mêmes fermes sont alors transformées en grandes villae, et plus tardivement, des petites exploitations agricoles indépendantes colonisent les terres restantes, sur les plateaux. A cette époque se développe également sur le versant nord du plateau de Champagne une agglomération rurale, futur emplacement du quartier des Arènes de Levroux. L’agglomération croît en direction du nord et l’oppidum de colline des Tours est occupé. La ville romaine s’étend entre l’oppidum et les Arènes, à en juger par les multiples découvertes lors de travaux ou dans les jardins à Levroux.

Les fermes du Moyen-âge ont vraisemblablement perduré jusqu’à l’actuel, à en juger par la quasi-absence de concentrations en mobilier médiéval. Le contraste de densité d’occupation entre le Boischaut et la Champagne semble naître à cette période, car les documents écrits au Moyen-âge décrivent déjà au nord un secteur parsemé de villages et de hameaux, et au sud, un autre, groupé en villages entre lesquels s’intercalent quelques grosses fermes.

Les quelques zones à tuiles médiévales et modernes témoignent de maisons ou de « villages » abandonnés au 19eet 20e siècles et dont la disparition est directement liée à l’exode rural.

 

 Perspectives

L’utilisation conjointe de ces techniques de prospection à des échelles différentes a permis de saisir une image globale de l’occupation du canton aux différentes époques. La prospection aérienne est la méthode qui a clairement donné le plus de résultats. La répartition des structures observées suite aux multiples vols effectués en Champagne doit donner une idée correcte de la concentration en structures maçonnées et fossoyées dans cette partie du canton. La période gallo-romaine est sans conteste celle ayant laissé le plus de traces, donc le plus facilement analysable par les différentes méthodes. Ces structures observées par prospection géophysique et aériennes doivent maintenant être expliquées, grâce aux prospections au sol. Ce rapprochement sera plus ou moins difficile en fonction de l’âge des découvertes et donc des vestiges potentiels : une grande villa romaine livrera beaucoup plus d’informations qu’une implantation protohistorique (cercles, tessons isolés).

Les techniques de prospection géophysique (établissement de cartes magnétiques) pourront alors aider à localiser et focaliser les archéologues sur les vestiges présentant un intérêt potentiel, parfois invisibles sous un labour (époque protohistorique).

Cet ouvrage, en synthétisant les données de prospection et en multipliant des méthodes de recherches expérimentales, a montré que les faits archéologiques sont suffisamment nombreux et variés pour mériter une exploration plus poussée. Cette intensification des recherches se justifie tant par la transposition possible des résultats à une grande partie du bassin Parisien, que par la localisation du canton, à l’interface entre deux régions représentatives de ce bassin, et dont les productions sont complémentaires.

 


Samuel Angiboust
élève de 2de année TAO, 2006