L’archéologie des jardins


L’archéologie des jardins est une discipline récente qui pendant longtemps en France, n’a fait l’objet que de tentatives ponctuelles avant de prendre corps dans les années 90.

 

 

 

 Le cas de Pompéi

Maison C. Holconius Rufus VIII,4,5
Maison C. Holconius Rufus VIII,4,5

C’est notamment à Pompéi que les peintures murales ont d’abord attiré l’attention des archéologues en offrant un aperçu réaliste de ce que pouvait être un jardin romain du Ier siècle. On s’est alors intéressé à l’architecture des jardins et la disposition des aménagements extérieurs avant de plonger dans l’étude des jardins proprement dite : la thèse de P. Grimal sur les jardins romains, et les travaux de W.F. Jashemski à Pompéi ont marqué les débuts réels de cette discipline.

 

 Les apports de l’archéologie des jardins

Le premier objectif de l’archéologie des jardins est évidemment de reconstituer l’image du jardin antique, pour comprendre la conception qu’en avaient leurs propriétaires d’alors : jardins potagers et jardins d’ornement se mêlaient souvent dans un même espace en proportions et dispositions variables.

D’autre part on peut, grâce à l’archéologie des jardins, confirmer et illustrer les informations fournies par les textes et notamment les traités d’agriculture codifiant les lois de l’exploitation agricole (Caton, Varron, Columelle). Ainsi l’abondance des roses de Campanie et des violettes dans le jardin de la maison d’Hercule suggère une culture vouée à la production des parfums dont nous parle Varron. Dans les jardins plus importants, on trouve de véritables vergers d’arbres fruitiers, des champs d’olivier et de vignes destinés à la production de vin et d’huile. On arrive ainsi à se représenter une véritable exploitation agricole, parfaitement intégrée dans le cadre urbain.

Les jardins dont une partie restait vouée à l’exploitation potagère renseignent également sur l’alimentation des Pompéiens : on y trouve des restes calcinés de noisettes, de figues, d’oignons et de lentilles de toutes sortes, dont on sait par ailleurs la place dans l’alimentation romaine populaire. On a également retrouvé à Pompéi des noyaux de dattes, consommées couramment comme petites friandises importées d’Afrique.

 

 Les méthodes

La fouille

Fouilles
Fouilles

Le travail d’archéologie commence bien entendue par une fouille méthodique respectant les couches stratigraphiques (couches d’occupation successives) afin de mettre à nu le paléosol et les structures qui composaient le jardin antique.

La palynologie : étude des pollens

Les pollens sont des éléments particulièrement résistants et donc intéressants pour l’archéologue dans la mesure où ils se conservent longtemps. Ils donnent un aperçu de l’environnement végétal du site, non seulement l’environnement immédiat, mais également l’environnement lointain puisque les pollens peuvent se déplacer sur de grandes distances portés par le vent (pollens anémophiles) ou par les insectes (pollens entomophiles). Différencier les éléments du site des éléments rapportés peut d’ailleurs se révéler un véritable casse-tête auquel on ne peut pas toujours apporter de solution certaine.

Pollen
Pollen

On procède donc à des prélèvements de sédiments du site. Ces échantillons sont préparés en laboratoire pour séparer les pollens des sédiments. L’analyse permet enfin d’obtenir des diagrammes palynologiques grâce auxquels on peut identifier les essences présentes sur le site. Les pollens se différencient par leur taille, leur forme, la disposition des apertures et la structure de la paroi.

Bien que très efficace, cette méthode présente des inconvénients, notamment parce qu’il existe un certain nombre d’espèces végétales, les céréales par exemple, dont la production de pollen est interne à la plante : il n’est donc pas répandu dans le milieu environnemental : il est donc très difficile pour un archéologue aujourd’hui d’identifier la position d’un champ de blé antique par la palynologie.

La carpologie : étude des graines

Elle permet de mettre en évidence l’alimentation des populations concernées et de suivre l’évolution du phénomène agricole. Cependant la conservation des graines est beaucoup mois bonne que celle des pollens : on possède essentiellement des graines conservées par carbonisation Carbonisation Transformation d’une matière organique en charbon, sous l’effet de la chaleur. , plus rarement par minéralisation, ou imbibition. On prélève sur le terrain des échantillons qui sont triés par tamisage ou flottaison (les graines étant légères flottent lorsqu’on les place dans l’eau). Elles sont alors identifiées par comparaison avec des modèles de référence. Une étude morphométrique plus complète peut parfois permettre de savoir si l’on est en présence d’une graine de plante sauvage ou cultivée, ce qui, dans le cas de la vigne ou de l’olivier apporte des renseignements précieux sur l‘agriculture et le niveau d’exploitation. Cependant cette méthode est encore relativement hasardeuse car les différences entre graines sauvages et graines cultivées sont plus que subtiles.

L’anthracologie : étude des charbons

Cette étude permet surtout de connaître les activités techniques et artisanales pratiquées dans une société : utilisation du bois pour les constructions, le mobilier, les objets quotidiens… On étudie les fragments de charbon selon trois plans : transversal, vertical et longitudinal. Lorsque les fragments sont conservés par imbibition, c’est-à-dire que les échantillons ne sont pas carbonisés, on peut définir par la méthode de la dendrochronologie les essences et les âges des arbres présents sur le site. On obtient ainsi des renseignements sur les liens commerciaux et les techniques d’exploitation du bois.

 

 Les jardins de Pompéi : reconstitution et portée symbolique

Plan Octavius Quartio
Plan Octavius Quartio

Les avancées dans le domaine de l’archéologie des jardins nous permettent aujourd’hui de se faire une image assez claire de ce que devait être un jardin pompéien.

Le plan d’ensemble du jardin

La taille des jardins varie considérablement selon la richesse des propriétaires, mais le plus petit espace pouvait être exploité : ainsi des cyprès nains avaient été mis au point pour donner l’impression d’un grand espace, même dans les plus petites courettes ! Sur les fenêtres, des pots de fleurs et des jardinières remplaçaient une vue sur le jardin.

La conception du jardin comme lieu d’agrément, et non plus comme lieu de production, justifie l’évolution de l’aspect général du jardin : la mode des péristyles, sans doute hérités des Grecs, s’est imposée à Pompéi dés le IIe siècle avant JC, comme dans la maison du Faune. Ces grands portiques Portique
Portiques
Galerie à arcades ou à colonnes.
de pierre prolongeaient l’espace de la maison et offraient un lieu ombragé au plus fort de l’été. L’eau de pluie qui coulait des portiques était déversée dans une citerne par le biais de gouttières, ou recueillie pour l’irrigation des plantations.

On circulait dans le jardin par de petits sentiers de terre battue, recouverts de sable, de gravier, de fragments de pierre ou de poteries brisées. Les massifs étaient délimités par des latis de roseaux à travers lesquels passaient les feuillages.

Les plantations

L’horticulture encore peu développée n’offrait qu’un nombre très limité de fleurs. C’est pourquoi les plates-bandes étaient surtout composées de plantes à feuillage persistant telles que le lierre, le laurier et le laurier rose, les acanthes, le buis, le thym, le romarin. Les fleurs n’apparaissaient que sur les bords extérieurs des massifs et dans des jardinières dispersées sur les murets du péristyle. Les colonnes sont entourées de plantes grimpantes, du lierre, de la vigne ou des volubilis. Platanes, pins, cyprès et arbres fruitiers structuraient le paysage. Ainsi même en hiver, le décor végétal reste quasiment immuable. Le jardin échappe aux saisons et s’inscrit par sa fixité dans le prolongement architectural de la maison. Il devient un cadre immobile de la vie quotidienne.

Les peintures murales

Maison du Bracelet d’Or
Maison du Bracelet d’Or

C’est dans cette perspective qu’on peut tenter d’expliquer la vogue des peintures murales de jardins à Pompéi : réalistes (elles permettent de reconnaître les espèces et même les variétés des plantes), elles constituaient un prolongement du jardin réel, augmentant sa taille et son importance par un habile jeu de trompe l’œil. Elles étaient souvent visibles depuis l’entrée même de la villa quand la porte en était ouverte, afin que le passant puisse admirer le luxe et la beauté de l’immense jardin que possédait son patron ou son rival. Le jardin était ainsi un élément de prestige social. Même dans les maisons plus modestes, on trouve souvent des représentations réalistes de jardins qui créaient l’illusion d’un grand espace vert et reposant.

Les aménagements

Triclinium avec fontaine
Triclinium avec fontaine

Outre le péristyles, le jardin pouvait comprendre d’autres aménagements qui permettaient d’en faire un lieu de vie agréable en été : on a retrouvé à Pompéi plusieurs exemples de triclinia (salle à manger) d’été, composés en général de trois couches pouvant accueillir chacune plusieurs convives. Elles sont disposées en rectangle à trois côtés autour d’une table de pierre accessible par tous. La formation en demi cercle (stibadium) est beaucoup plus rare.

Pergola Maison Octavius Quartio
Pergola Maison Octavius Quartio

Il pouvait arriver, dans les maisons qui cultivaient le luxe et l’extravagance comme celle d’Octavius Quartio, que la table centrale soit remplacée par un petit bassin dans laquelle on disposait des plats flottants. Une pergola couverte de vigne abritait souvent les convives et donnait l’illusion d’une véritable pièce à part.

 

 

Le rôle de l’eau

Canal Maison Octavius Quartio
Canal Maison Octavius Quartio

La plupart des jardins comportait un bassin ou une fontaine. Structures maçonnées de forme variable ou vasques de marbre, ils étaient enduits de plâtre peint en bleu pour donner à l’eau une couleur saine et engageante. On y mettait parfois des poissons. Dans les maisons plus riches, les propriétaires pouvaient aller jusqu’à faire creuser de véritables rivières artificielles qu’on appelait des Nil, ou des Euripe. C’est à nouveau dans la maison d’Octavius Quartio qu’on peut en voir un bel exemple : un canal large de 2m et constitué de deux branches en T, dont l’une de 20m de long qui longe le portique, l’autre de 50m qui suit l’axe principal du jardin. Il rafraîchissait ainsi l’ensemble du jardin, délimitait les lignes principales dans un souci architectural et guidait les promenades des invités. Les fontaines étaient souvent surmontées d’aediculae, petite construction en forme de grotte, parfois incrustés de mosaïque et dont l’eau jaillissait par un tuyau de plomb dissimulé dans une statue, un masque ou un décor naturel, et tombait en cascade dans le bassin. On en a un exemple dans la maison de l’Ephèbe. La grotte était parfois bordée de coquillages qui en soulignaient les contours et évoquaient Venus, déesse privilégiée des jardins.

Les décors

De nombreuses statuettes en bronze, en pierre et en marbre ornaient les jardins : elle pouvaient représenter des divinités : Priape, figure omniprésente, mais aussi Venus, Bacchus, Apollon, Diane. Ce pouvaient être aussi les Muses, ou encore quelque enfant. Dans certains jardins, on trouve de véritables petites scènes de chasse miniatures reconstituées par un ensemble de statuettes placées dans un décor végétal miniature, parfois sur fond de décor peint. Certaines statues modifiées pour tenir dans leur main une torche ou une lanterne nous indiquent que les jardins étaient également fréquentés la nuit.

Le symbolisme religieux

Les jardins romains étaient également des lieux privilégiés de le pratique religieuse on y trouve presque toujours un laraire (autel des divinités familiales), souvent inclus dans un mur. La famille s’y réunissait pour prier les dieux de la maison. Bacchus apparaît un peu partout dans les jardins : sous la forme de statuettes du Dieu et de ses silènes, mais aussi par le biais des cratères, des masques qui ornaient le jardin. Les guirlandes de fleurs peintes au somment des portiques étaient doublées de couronnes véritables lors des fêtes religieuses. Le motif religieux devient motif ornemental sans rien perdre de sa signification profonde. Le jardin romain assume donc une triple fonction alimentaire, ornementale et religieuse.

 

 L’archéologie des jardins en France

Des études similaires à celles de Pompéi ont été effectuées sur différents sites français, parmi lesquels la villa gallo romaine de Richebourg (Yvelines) : la mise à jour de nombreux fragments de poterie et les traces d’aménagement ont permis de reconstituer le jardin clos qui s’étendait devant la villa et la disposition (géométrique) des plantations. À Saint-Romain-en-Gal (Vienne),

Maison des dieux Oceans
Maison des dieux Oceans

la fouille de la maison des dieux Océan a montré l’adoption par les aristocrates locaux du mode d’habitation à la romaine avec une distribution des pièces autour de jardins somptueux animés de nombreux jets d’eau rafraîchissants. L’archéologie des jardins est désormais fréquemment sollicitée lors des fouilles en milieu urbain comme en milieu rural.

 

 Bibliographie

  • GRIMAL P. Les jardins romains, Paris, Fayard, 1984.
  • FARRAR L. Ancient Roman gardens, Thrupp, Sutton publishing, 1998.
  • JASHEMSKI W.F. The gardens of Pompeii, Herculaneum and the Villas destroyed by Vesuvius, New Rochelle-NewYork, 1979-1993.
  • JASHEMSKI W.F. A Pompeian herbal : ancient and modern medicinal plants, Austin, 1999.
  • CIARALLO A. Orti e giardini della antica Pompei, Naples, F. Fiorentino, 1992.
  • PETERS (W.J.T.), Lanscape in Romano-Campanian mural paintings, Assen, Van Gorcum, 1963.
  • BARAT (Y.), La villa gallo-romaine de Richebourg (Yvelines), Revue archéologique du Centre de la France, 38, 1999, pp. 117-167.

 

 Webographie

 


2005


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