Heinrich Schliemann et la fouille de Troie : une contribution à l’histoire de l’archéologie.

Par Anne Lapasset

Au milieu de l’acte IV de Peer Gynt, on voit le personnage principal, rêveur devant une statue de Memnon, dans la posture typique de l’archéologue qui cherche, par la découverte et la fouille de sites antiques, à « rester dans les mémoires ». Il devient pour un instant le prototype même de l’aventurier autodidacte face aux mystères de l’histoire. Chez Ibsen, on lit : « Peut-être pourrai-je trouver la tombe du roi Putiphar ... Et je serai asiatique. A Babylone, je chercherai les célèbres jardins suspendus et les prostituées... C’est à dire les traces les plus importantes de la culture. Puis, d’un bond, aux murailles de Troie. De Troie, par la mer, on va directement jusqu’à la superbe vieille Athènes… ». Nous avons là le modèle même de l’autodidacte acharné, qui veut utiliser son argent de façon « utile », afin de résoudre les mystères jamais élucidés de l’humanité.

Peer Gynt est à peine une caricature du personnage d’Heinrich Schliemann. Or la pièce d’Ibsen fut représentée pour la première fois en 1876 : faut-il croire que Schliemann a fourni le modèle pour ce personnage ? Bien plus vraisemblablement, c’est Heinrich Schliemann qu’il faut considérer comme un exemple emblématique de cet homo novus bourgeois du XIXe siècle que décrit ici Ibsen.

Heinrich Schliemann est né en 1822 dans la petite ville de Neubukow (Poméranie, Allemagne). Fils de pasteur, il grandit dans une famille aux revenus très modestes, ce qui lui laissera une sorte de hantise de la pauvreté, et l’idée d’une revanche à prendre sur la vie.
Pour ce que l’on peut reconstruire de son enfance, celle-ci est sans doute assez loin du mythe qu’il s’est lui-même forgé, et que l’on trouve dans son autobiographie (incluse dans son ouvrage Ithaka, der Peloponnes und Troja, paru à Leipzig en 1869) : ce seraient les lectures de son père, plus vraisemblablement de son oncle Friedrich, qui l’auraient nourri dès sa jeune enfance des mythes grecs et de l’épopée homérique. Il écrira plus tard (Ilios, 1881) qu’à Ankershagen, ville de son enfance, « furent forgées et affûtées les pioches et les pelles pour les fouilles de Troie et des tombes royales de Mycènes… ». Il est sûr toutefois qu’il fait ses études au lycée de Neustreliz, où il a sans nul doute eu un premier contact avec la littérature homérique lors de ses cours de grec.
Jusqu’en 1841, il reste en apprentissage comme commis chez un marchand de Fürstenberg. Puis commencent pour lui de longues années de voyage, qui le mènent d’abord jusqu’à Hambourg (selon la légende, à pieds, mais cela est peu probable, d’autant plus qu’une lettre à sa sœur permet de reconstruire un autre itinéraire), aux Etats-Unis ensuite, puis finalement en Russie où il s’établira plus durablement en tant que grand commerçant.
Cette première phase de sa vie a finalement peu de rapports avec l’archéologie : elle est surtout marquée par un travail acharné destiné à une seule chose, gagner assez d’argent pour être à l’abri de tout souci matériel. Il profite ainsi largement de la guerre de Crimée (1853-1856) pour faire de fructueuses affaires dans le commerce de l’indigo, indispensable pour les tenues des soldats russes.

Schliemann finit cependant par liquider ses affaires à Saint-Petersburg pour partir faire le tour du monde dans les années 1864-1866. Il est désormais assez riche pour ne plus se consacrer qu’à ses goûts. Ceux-ci le mènent à Paris, où il entreprend des études d’archéologie et de sciences de l’antiquité à la Sorbonne, accomplissant ainsi un vieux rêve. Mais celles-ci ne durent finalement qu’un an, et il se lance aussitôt dans de vastes projets, tous financés par lui seul, en lien avec les personnalités du grand monde d’alors : Frédéric-François II, Grand Duc de Mecklenburg-Schwerin, le chancelier Bismarck, le Roi Georges Ier de Grèce, la Reine Sophie des Pays-Bas, la Reine Victoria en Grande-Bretagne. L’action de Schliemann est inséparable de cette composante mondaine : sans ces contacts dans les hautes sphères de la politique, il lui eût été impossible de mener à bien ses projets. Mais cela montre également la stature qu’il avait pu acquérir dans le monde, en tant que commerçant richissime et homme des arts et des lettres. A cette époque, il maîtrisait l’anglais, le français, l’espagnol, l’italien, le hollandais, le portugais, le russe, le suédois, le polonais, le grec ancien et moderne, le perse et le sanskrit. Il apprendra encore le turc et l’hébreu.
Malgré cette unique année d’études à Paris, Schliemann est donc bien, dans l’ensemble, un dilettante, un self-made-man qui se lance dans une entreprise gigantesque avec pour seul guide sa connaissance parfaite du texte homérique, qu’il savait largement par coeur. Son postulat est simple : Homère décrit la géographie d’Ilion dans son poème, il doit donc être possible de retrouver un lieu dont la topographie Topographie Représentation des formes d’un terrain sur un plan. corresponde au texte.

En 1870, il effectue ses premiers sondages sur la colline d’Hissarlik en Turquie, après de premiers essais infructueux à Bunabarschi. Il n’était cependant pas le premier à suggérer le site d’Hissarlik comme celui de la Troie historique : cette supposition s’appuyait sur les travaux antérieurs de Charles Mac Laren (dès 1822), Gustav von Eckenbrecher (1842) et les premières fouilles de Frank Calvert entreprises en 1863, mais abandonnées faute de moyens financiers. La première campagne de fouilles en 1871 voit la découverte du trésor Trésor Ensemble d’au moins deux monnaies déposées volontairement à l’endroit où il est trouvé. Les trésors sont rarement trouvés en fouilles, mais le plus souvent par hasard. dit « de Priam ». Les fouilles sont reconduites les années suivantes, et jusqu’en 1875, elles verront trois campagnes, et les découvertes les plus spectaculaires. Mais le scandale arrive bientôt. Alors qu’en 1874, Schliemann prétend avoir exhumé le trésor de Priam et les bijoux d’Hélène –célèbres pour avoir été portés par sa seconde épouse Sophia Engastroménos,

Sophia Schliemann portant les bijoux dits « d’Hélène ».
Sophia Schliemann portant les bijoux dits « d’Hélène ».

épousée en 1869 à Colone–, le gouvernement turc l’accuse de vol de biens nationaux, mensonge et falsification.
Schliemann n’échappe au procès qu’en faisant jouer ses relations et au prix d’une forte amende. Il fait alors sortir discrètement de Turquie les fragments de bijoux découverts.
En 1875, il interrompt les fouilles et part pour une tournée mondiale de conférences : le monde entier se passionne pour les découvertes de Troie. Cette année, bien plus que d’être celle d’une première consécration, voit la rencontre, déterminante pour la suite de ses travaux, de Rudolf Virchow, archéologue allemand de métier. Deux nouvelles campagnes ont lieu dans les années 1878 et 1879, dirigées conjointement par Schliemann et Virchow. L’homme du terrain et celui des travaux érudits en bibliothèque resteront associés jusqu’au bout dans cette entreprise archéologique, donnant aux travaux de Schliemann, quelque peu brouillons et relativement dénués de méthode si ce n’est celle d’un empirisme total, un nouveau caractère scientifique. Alors que lors de la première campagne, Schliemann a fait creuser un immense fossé transversal et qu’il a déblayé très rapidement les couches supérieures qui ne l’intéressaient pas, matériel aujourd’hui irrémédiablement perdu, sa collaboration avec Virchow l’amène à accorder une importance croissante à la stratigraphie, et à distinguer sept couches principales, correspondant à sept moments d’occupation successifs du site.
C’est également à la suite de ce cette rencontre que Schliemann se lance dans la documentation systématique des objets trouvés, en partie grâce à la photographie, ainsi que dans la publication régulière de ses rapports de fouille. Ces premières années sont celle d’une renommée mondiale. En 1881, il rassemble tous ses « trésors » et offre à l’Allemagne, au musée de Berlin, la collection de Troie.
Cependant, corollaire d’une activité de recherche publique, le duo Virchow-Schliemann, auquel s’est associé Wilhelm Dörpfeld (qui continuera les fouilles après la disparition des deux premiers), se voit contesté en 1884 par un commandant d’artillerie, Ernst Bötticher, qui clame haut et fort qu’il s’agirait d’une nécropole, et accuse les deux chercheurs de falsifier leurs résultats. Schliemann répond par d’autres publications ; en 1886, E. Bötticher réitère ses accusations.
Pour mettre un terme à ces querelles de spécialistes, Schliemann invite finalement un groupe d’experts à la première conférence d’Hissarlik, afin qu’ils examinent les lieux par eux-mêmes. C’est lors de cette première conférence que Schliemann reconnaît s’être trompé sur la datation de certains objets. Il faudra cependant une seconde conférence internationale pour que Schliemann et Dörpfeld se voient confirmés dans leur interprétation des trouvailles, même si Bötticher n’en démordra pas jusqu’à la fin de ses jours.
Cette nouvelle pratique qui consiste à exposer son travail sur place devant un parterre d’experts est un fait tout à fait nouveau dans l’histoire de l’archéologie. C’est donc à ce titre que l’on peut parler de Schliemann comme d’un précurseur, sans même discuter l’importance de sa découverte. Cette pratique s’est en effet perpétuée tout au long des campagnes suivantes, jusqu’à aujourd’hui. Les fouilles sont actuellement supervisées par l’université de Cincinnati et le professeur Korfmann à Tübingen. Pendant de nombreuses années, le Pr. Korfmann a régulièrement invité, pendant les fouilles, plusieurs collègues afin de leur présenter les méthodes de fouilles appliquées ainsi que celles envisagées. Le site n’étant actuellement plus vraiment fouillé pour laisser le temps aux archéologues d’étudier le matériel amassé, ces conférences n’ont évidemment plus lieu en ce moment. Il semblerait que le site de Troie soit le seul à bénéficier d’une telle pratique institutionnelle. En Turquie a certes lieu chaque année un symposium lors duquel chaque chef de chantier présente ses travaux, mais cette manifestation est à l’échelle de tout le pays.

Mausolée de Schliemann à Athènes ©Matysik
Mausolée de Schliemann à Athènes ©Matysik

Schliemann meurt en décembre 1890 à Naples, des suites d’une opération des oreilles subie en novembre de la même année à Halle en Allemagne. Dans son impatience de retourner en Grèce, il n’a pas attendu d’être suffisamment rétabli pour supporter le voyage. Il fut déposé à Athènes, dans un mausolée Mausolée
Mausolées
Tombeau somptueux et de grandes dimensions.
de style néo-classique conçu par son ami Ernst Ziller, dont la frise sculptée représente, outre des scènes de la guerre de Troie, celles de ses fouilles. On peut aujourd’hui encore visiter la demeure qu’il s’y était également fait construire, Iliou Melathron, qui abrite désormais le musée de numismatique Numismatique C’est la science des monnaies et médailles. Elle est particulièrement utile pour les recherches en histoire ancienne (romaine et grecque) et elle sert aussi en archéologie comme critère de datation. .

On ne peut donc pas donner une image univoque de la figure de Schliemann : il est sans conteste un autodidacte qui s’est lancé dans l’archéologie par et avec passion, dans un souci cependant moins scientifique que de gloire personnelle et de reconnaissance. Pour autant, il inaugure une nouvelle ère dans l’histoire de l’archéologie, qui se libère ainsi de la tutelle de la philologie de l’époque, où archéologie rime désormais avec fouilles et chantier. On observe donc une trajectoire très nette dans sa carrière, qui correspond la recherche d’une scientificité de mieux en mieux établie : s’il ne peut prouver scientifiquement ses dires, nulle reconnaissance internationale n’est possible. Se dessine donc à la fin du XIXe siècle une nouvelle conjoncture qui va permettre d’établir l’archéologie en tant que science, ce qui n’est possible que si les recherches sont publiées. Mais le plus remarquable reste cependant le caractère unique et révolutionnaire dans ce domaine des conférences d’Hissarlik : jusqu’à la dix-septième campagne (commencée en 1988), chacune fut précédée d’une conférence internationale dans la tradition de celles initiées par Schliemann.

 Bibliographie succincte

  • BEYER, Jeorjios M., Archäologie mit dem Spaten, die großen Ausgrabungen des 19. Jahrhunderts, Antike Welt, Mars 2009.
  • IBSEN, Henrik, Peer Gynt, traduction de Régis Boyer, Bibliothèque de la Pléiade 529, 2006.
  • KORFMANN Manfred G. (éd), Troia, Archäologie eines Siedlungshügel und einer Landschaft, verlag Ph. V. Zabern, Mainz, 2006.
  • MÜHLENBRUCH, Tobias, Heinrich Schliemann Ein Itinerar, Kleine Schriften aus dem vorgeschichtlichen Seminar Marburg 58, Marburg 2008.
  • VETTER, Andreas W., Troia, Traum und Wirklichkeit, Catalogue de l’exposition à la Kunst- und Ausstellungshalle de Bonn, Braunschweig, éd 2 2001.

 Webographie

Site du « projet Troie » de l’Université de Tübingen

 


Anne Lapasset


Portfolio

Fresque de la maison Schliemann, le couple (...) Maison de Schliemann à Athènes ©S. Perrot