Jacques Boucher de Perthes

Par Yacine Benjelloun.

Jacques Boucher de Crèvecoeur de Perthes est né en 1788 dans les Ardennes. Ecrivain assez prolifique et auteur aussi bien d’essais, que de nouvelles, romans, pièces de théâtre, discours, satires, contes, et même chansonnettes, Boucher de Perthes est surtout entré dans la postérité comme l’un des fondateurs de la préhistoire, bien qu’il ne soit venu que tardivement à l’archéologie.

 

 

 I. Les précurseurs de Boucher de Perthes.

Au 19e siècle, avant les découvertes des premiers outils préhistoriques, s’affrontent deux idéologies sur l’évolution des êtres vivants. Tandis que l’évolutionnisme considère que les êtres vivants se transforment au fil des âges, le fixisme refuse la notion d’évolution des espèces et met la disparition des espèces animales préhistoriques sur le compte du Déluge. Ainsi, conformément aux cadres chronologiques imposés par la religion, on date l’apparition de l’homme à 4000 ans avant notre ère, et la formation de la Terre la précède de peu, contrairement à ce qui sera démontré par la géologie moderne sous l’impulsion de Sir Charles Lyell (1797-1875). Une fois la haute antiquité de la Terre établie, la question de l’ancienneté de l’homme s’imposa. Depuis la fin du 18e siècle, plusieurs découvertes soutenant la thèse d’une industrie humaine très ancienne avaient été réalisées. Cette hypothèse avait ainsi déjà été avancée par Burtin de Maestrich (1745-1818), avant la découverte de haches taillées et de restes d’animaux disparus dans le courant du 19e siècle.

Portrait de Boucher de Perthes
Portrait de Boucher de Perthes

Boucher de Perthes est sensibilisé de façon précoce à ces divers courants de pensée par l’intermédiaire de son père, naturaliste. En 1804, il devient directeur des douanes à Abbeville, et membre fondateur de la Société d’Emulation locale, où il se lie d’amitié avec Casimir Picard qui siège au conseil de la Société. Ce dernier a laissé un héritage scientifique notable. Casimir Picard est en effet le premier à faire la distinction entre haches de pierre polie et haches de pierre éclatée. Il est aussi le premier à tenter d’appliquer la méthode stratigraphique des paléontologues à la recherche archéologique. En 1837, Picard découvre deux haches polies avec des gaines en corne de cerf à La Portelette. Plusieurs autres découvertes suivent.

 II. Des premières découvertes à la reconnaissance de la haute antiquité de l’homme.

Boucher de Perthes s’intéresse aux découvertes de son ami Casimir Picard dans la vallée de la Somme, auxquelles il participe lui-même financièrement en tant que président de la Société royale d’Emulation. A la mort de ce dernier en 1841, il décide de reprendre son travail. En 1840, alors qu’il surveille l’exploitation de sable de Menchecourt-lès-Abbeville, des ossements d’animaux disparus ainsi qu’une hache polie sont découverts, mais sans contexte archéologique. Deux ans plus tard, il découvre un véritable biface provenant selon les ouvriers d’une couche intermédiaire, à côté de quelques fragments d’os d’éléphant. Les années suivantes seront aussi marquées par des découvertes d’objets dans divers sites abbevillois.

Une des premiers outils préhistoriques
Une des premiers outils préhistoriques

En 1844, dans la vallée de la Somme, lors de l’exploitation d’une gravière derrière l’hôpital d’Abbeville, des outils en silex (figure) sont découverts à côté d’os de grands mammifères disparus que Boucher de Perthes date du Pléistocène (entre 1,87 million et 10 000 ans avant notre ère). Ces objets sont extraits de terrains tertiaires désignés à l’époque par le terme « diluvium ». Il en conclut alors que l’homme existait déjà à cette période et qu’il a été le contemporain de certains grands animaux disparus, comme le mammouth. La nature antédiluvienne de ces outils est confirmée par des géologues invités à examiner le chantier comme Buteux.

En février 1845, la découverte d’une molaire d’éléphant vient démontrer de manière définitive la nature antédiluvienne des couches. Ainsi, Boucher de Perthes écrit dans son mémoire De l’industrie primitive commencé en 1840 :
« Il est désormais clair :
1° que le banc de l’hôpital est diluvien,
2° que ce banc contient des haches et des couteaux de pierres taillés par l’homme,
3° que des ossements fossiles d’animaux antédiluviens accompagnent ces ouvrages humains. »

Planche extraite des « Antiquités antédiluviennes »
Planche extraite des « Antiquités antédiluviennes »

Ce mémoire est complété avec des chapitres nouveaux, des coupes et des planches (figure) faisant écho aux récentes découvertes, et constitue le premier tome des Antiquités celtiques et antédiluviennes. Avant la fin de sa publication, Boucher de Perthes en envoie un exemplaire à l’Académie des Sciences, qui nomme une commission chargée de son étude en août 1846. Mais les théories développées par Boucher de Perthes sont loin d’obtenir l’unanimité des milieux scientifiques, et l’ouvrage n’est publié qu’en 1849, sans rapport de l’Académie. Après la publication du deuxième tome des Antiquités antédiluviennes en 1857, Boucher de Perthes reçoit le soutien croissant de scientifiques d’importance, comme Isidore Geoffroy-Saint-Hilaire, un des pères de l’évolutionnisme, et Edouard Lartet, pionnier de la paléontologie. Il est reconnu par la suite par la science anglaise, grâce à la visite de Hugh Falconer qui encourage ses connaissances à venir examiner ses découvertes.

Ainsi, en 1859, plus de dix ans après la publication des Antiquités antédiluviennes, une commission anglaise composée des géologues John Evans et Joseph Prestwich se rend dans la Somme pour vérifier les affirmations exposées dans l’ouvrage ; ils présentent à leur retour leur conviction de la haute antiquité de l’homme, conviction partagée par le chef de file de la géologie anglaise du moment, Charles Lyell. En 1860, Boucher de Perthes prononce et publie un discours demeuré célèbre : « De l’Homme antédiluvien et de ses œuvres », dans lequel il affirme que l’Homme a bien été le contemporain de certains animaux disparus, à une époque antérieure au Déluge, et que les climats ont changé au cours des âges puisque des animaux vivant dans des climats plus chauds que l’actuel peuplaient la vallée de la Somme. Ces théories gagnent en popularité, et le début des années 1860 est marqué par l’essor des fouilles préhistoriques en France et en Europe. En 1863, Boucher de Perthes découvre sur le site de Moulin-Quignon des restes humains. Ces découvertes, malgré la vive controverse qu’elles déclenchent, font de lui un champion de la science française et il est décoré de la Légion d’Honneur en août 1863. Il meurt cinq ans plus tard.

 III. Les apports de Boucher de Perthes a l’archéologie.

Boucher de Perthes, Saint-Acheul 1859
Boucher de Perthes, Saint-Acheul 1859

Contrairement aux fouilleurs des époques antérieures qui étaient rarement présent sur le site où travaillaient des ouvriers chargés de leur ramener de beaux objets, Boucher de Perthes a compris, après avoir été victime de plusieurs canulars, qu’il était essentiel d’assister à la fouille afin de disposer d’un contexte archéologique clair lors de découvertes clés, qui ne puisse être réfuté par ses adversaires. Ainsi, après avoir identifié la date, le lieu et la technique de fabrication, il a fallu s’assurer des conditions de découvertes dans le sol, ce qui l’a amené à se charger personnellement du travail d’observation lors des dégagements (figure).

Boucher de Perthes a dû introduire une analyse rigoureuse des strates découvertes pendant la fouille afin de justifier solidement ses conclusions, empruntant ainsi des principes aux sciences de la Terre et inaugurant la technique de la fouille stratigraphique en usage aujourd’hui. A partir de cette étude stratigraphique, Boucher de Perthes a pu déduire une datation relative des objets découverts dans ces mêmes strates en empruntant aux principes utilisés en géologie. On trouve ainsi dans l’œuvre de Boucher de Perthes la formulation de la loi de corrélation entre niveau d’enfouissement et degré d’ancienneté, qui constitue un énoncé clair des principes de la stratigraphie archéologique.

Coupe stratigraphique extraite des « Antiquités antédiluviennes »
Coupe stratigraphique extraite des « Antiquités antédiluviennes »

Cette méthode est codifiée à la fin du 19e siècle et constitue une des trois composantes fondamentales de la discipline avec la typologie et la technologie. Boucher de Perthes a ainsi inauguré des méthodes toujours utilisées dans la discipline aujourd’hui, telle que l’inclusion de la coupe stratigraphique dans la publication (figure), qu’on retrouve cinquante ans plus tard avec les travaux d’Evans à Cnossos.

 

Les travaux de Boucher de Perthes ainsi que les innovations méthodologiques qu’il a apportées s’inscrivent bien dans l’évolution que connaît l’archéologie à la fin du 19e siècle. Les résultats de ce dernier et de ses successeurs inaugurent un champ de recherche plus naturaliste s’intéressant aux origines de l’homme grâce aux acquis de la géologie et de la paléontologie, et font de l’archéologie une discipline à part entière entre sciences humaines et naturelles.

 

 Bibliographie

  • Groenen (M.) - Pour une histoire de la préhistoire : le paléolithique. Grenoble : J. Millon, 1994.
  • Cohen (C.) et Hublin (J.-J.) - Boucher de Perthes : les origines romantiques de la préhistoire. Paris : Belin, 1989.
  • Boucher de Perthes (J.) - Antiquités celtiques et antédiluvienne. Paris : J.-M. Place, 1989.
  • Demoule (J.-P.) et al. - Guide des méthodes de l’archéologie. Paris : La Découverte, 2002.
  • Jockey (P.) - L’archéologie. Paris : Belin, 1999.

 


Yacine Benjelloun
(élève 1e année -Géosciences-, 2010)