La naumachie

Par Pauline Ducret

Le mot naumachia vient du grec ναυμαχια qui désigne le combat naval. En latin, il est employé à partir du règne de Tibère pour parler du spectacle naval, là où les textes antérieurs utilisent des expressions comme proelium navalis ou pugna navalis (voire spectaculum preolii navalis). La naumachie est donc avant tout un spectacle reproduisant la guerre sur mer.

Mais avec son passage dans la langue latine, le mot naumachia sert aussi à désigner l’édifice où se déroulent ces combats. Comme si le spectacle et son lieu de représentation étaient indissociables, alors même que des naumachies ont pu avoir lieu dans des édifices de spectacle non spécifiques et que les grandes naumachies romaines, comme celle d’Auguste dans le Transtévère, ont pu accueillir des spectacles habituellement réservés à l’amphithéâtre.

A cette confusion lexicale, encore présente en français, vient s’ajouter un deuxième point brouillant l’étude de la naumachie : nous n’avons pratiquement aucune trace archéologique de ces édifices de spectacle pourtant monumentaux et nous ne pouvons donc les connaître qu’à travers les sources écrites et quelques représentations iconographiques. Ces spectacles grandioses recréant en pleine ville un combat naval ont en effet beaucoup marqué les contemporains qui montrent dans certaines de leurs oeuvres toute leur admiration pour cette prouesse technique.

Fresque de Pompéi-naumachie de la maison des Vettii
Fresque de Pompéi-naumachie de la maison des Vettii

Il faut d’ailleurs noter que les seules naumachies, en tant qu’édifices de spectacle, connues se trouvent à Rome, peut-être du fait des problèmes techniques et du coût que devaient représenter la transposition en milieu urbain d’un combat naval. De là également le rapport étroit que l’on peut établir entre le spectacle de la naumachie et son éditeur : les premières éditions naumachiques que nous connaissions, celle de Jules César en 46 av. J.-C. lors de la célébration de son quadruple triomphe et celle de Sextus Pompée, fils de Pompée le Grand, en 40 av. J.-C. commémorant sa victoire sur la flotte du légat d’Octave, sont directement liées au contexte de guerre civile et se veulent une preuve de la légitimité de ces imperatores. Les naumachies suivantes entrent quant à elles dans le discours idéologique du principat : il s’agit à la fois de commémorer de grandes victoires comme celle, fondatrice, d’Actium, de célébrer la domination de Rome sur toute la Méditerranée, de montrer le pouvoir de l’Empereur qui met en scène la mort de plusieurs milliers d’hommes [1], et de le présenter comme maître de la nature capable de dompter l’élément marin.

Plusieurs périodes se dégagent ainsi dans l’histoire de la naumachie, marquées par des utilisations différentes du symbole qu’elle représente à la fois comme spectacle et comme édifice monumental s’inscrivant dans la trame urbaine de l’Urbs, et par la place qu’elle prend dans le munus romain. Anne Berlan-Bajard montre en effet que le spectacle naumachique passe de combat d’escadre qu’il était au milieu du Ier siècle av. J.-C. à une « gladiature navale » au milieu du IIème siècle ap. J.-C. s’insérant parfaitement dans les munera impériaux.

 

 I. Les premières naumachies et l’affirmation des figures des imperatores : César et Sextus Pompée.

Les premières naumachies dont nous ayons connaissance datent de l’époque tardo-républicaine et sont en lien direct avec les guerres civiles.

Les auteurs anciens  [2] s’accordent en effet à dire que c’est César qui inventa le genre avec le spectacle naval donné lors de son quadruple triomphe en 46 av. J.-C. (conquête des Gaules en 58-51 av. J.-C., de l’Egypte, du Pont et de la Libye en 47 av. J.-C.). Il fit creuser pour l’occasion un grand bassin dans le Champ de Mars (probablement 12 hectares), entouré de gradins de bois, et y mit aux prises deux flottes composées de bateaux de taille modeste mais aussi de birèmes, trirèmes et même, si l’on en croit Suétone, de quadrirèmes ; soit pas moins de 6000 hommes (4000 rameurs et 2000 soldats de marine) [3]. Les deux armées représentaient les flottes tyrienne et égyptienne, ce qui était déjà en soi un symbole fort : en faisant combattre les captifs qu’il ramenait de ses dernières campagnes, César célébrait sa victoire ex Aegypto et montrait la suprématie de l’Occident sur l’Orient, se présentant comme un nouvel Alexandre. La valeur symbolique du spectacle devait également ressortir du lieu choisi pour l’implantation de ce bassin : ce sont certainement les terrains confisqués à Pompée qui ont permis à César d’avoir un espace suffisant sur le Champ de Mars pour construire les deux édifices de spectacle que sont le stade en bois et la naumachie. De plus, si l’on en croit les textes, cette dernière se serait trouvée à l’emplacement de l’ancien « marais aux chèvres », là où, selon la légende, Romulus aurait disparu. Cette naumachie est donc un symbole fort pour affirmer la légitimité de l’imperator en montrant au public un combat naval grandeur nature, et l’inviter à participer aux victoires du général. Mais elle entre aussi dans les plans d’aménagement de Rome de César, notamment du Champ de Mars et de toute la région nord (la valorisation de ces quartiers devait d’ailleurs passer par le détournement du Tibre qui aurait relié l’actuel Vatican au Champ de Mars). L’édifice de spectacle a pourtant disparu rapidement : le bassin aurait été comblé dès 43 av. J.-C., peut-être pour des raisons d’insalubrité liée à la stagnation de l’eau dans cette ancienne zone de marais. Nous n’avons donc aucune trace de ces installations.

La naumachie que donne Sextus Pompée en 40 av. J.-C. dans le détroit de Messine (entre l’Italie et la Sicile) semble être une réponse directe à ce premier spectacle naval. Le général occupe alors la Grande Grèce et entend se servir de sa position pour attaquer les côtes italiennes et les troupes des triumvirs. C’est lors de la célébration de sa victoire contre le légat d’Octave qu’il met aux prises « de petits bateaux de bois et d’autres de cuir, par moquerie à l’égard de Salvidienus Rufus » [4]. A en croire Dion Cassius, le choix du lieu aurait été conditionné par le fait que l’armée adverse pouvait voir le spectacle. Il s’agissait donc non seulement d’humilier les prisonniers et, à travers eux, les vaincus, mais aussi de saper le moral de l’adversaire (même si les 10 kilomètres qui séparent à cet endroit la Sicile de l’Italie nous laissent penser que la visibilité du spectacle devait être limitée pour les troupes ennemies). Mais cette naumachie devait avoir une autre portée symbolique : Sextus Pompée se montrait par là le digne héritier de son père qui, en débarrassant les côtes méditerranéennes des pirates, s’était imposé en « fils de Neptune » capable de dompter les divinités marines. En outre il prouve ainsi la domination qu’il exerce sur la Méditerranée Occidentale, si importante durant les guerres civiles.

Ce spectacle est l’unique naumachie maritime attestée par les sources écrites. Il faut cependant imaginer qu’un espace délimité par une enceinte de bateaux empêchait toute fuite aux prisonniers.

La naissance du spectacle naval semble donc concorder avec l’apparition des grandes figures que sont les imperatores, et entrer parfaitement dans la propagande mise en place par chaque camp pour montrer sa puissance et en quelque sorte diviniser son général. Gerald Cariou propose même que ces deux naumachies (ainsi que plusieurs autres sous l’Empire) aient revêtu un caractère d’imprécation : en mettant en scène l’ennemi, qu’il soit romain ou oriental, l’imperator demande aux dieux de lui donner la victoire.

 

 II. Les grandes naumachies impériales : l’affirmation du pouvoir du Prince sous Auguste et Claude.

Avec les naumachies d’Auguste et de Claude, le spectacle naval semble atteindre son point d’orgue au début de l’Empire. A la fois élément fondateur de l’idéologie du principat (notamment avec la célébration de la victoire d’Actium) et exaltation du pouvoir impérial, la représentation naumachique est alors mise en place avec particulièrement de soin, comme le souligne Anne Berlan-Bajard.

Ce sont d’ailleurs les Res Gestae écrites par l’Empereur (ou en son nom) qui représentent la meilleure source quant à la naumachie donnée en 2 av. J.-C. par Auguste. Un paragraphe entier est dédié à la description de l’aménagement du lieu de spectacle et à son déroulement  [5]. Le prétexte de cette édition est la dédicace du temple de Mars Ultor élevé sur le tout nouveau forum. Dans le bouquet final des munera donnés pour l’occasion, Auguste fait combattre 9.000 hommes dans un bassin de 19 hectares aménagé pour l’occasion dans le Transtévère. Si ce spectacle fait partie des célébrations inaugurales, il entre également parfaitement dans l’idéologie du principat en rappelant la bataille fondatrice d’Actium. Il ne s’agit pas de faire directement référence à un combat entre romains, mais le choix des nationalités des deux flottes, Athénienne et Perse, ainsi que la victoire peut-être arrangée des Athéniens devaient rappeler aux contemporains la bataille de Salamine, symbole de la domination de l’Occident sur l’Orient. Le parallèle devait être facilement fait entre Actium et Salamine, d’autant plus que les fêtes inaugurales du temple de Mars Ultor avaient des relents anti-égyptiens : comme clôture des jeux, juste après la naumachie, Auguste donna une chasse dans le Circus Maximus où furent tués 36 crocodiles. Le choix même du lieu de la naumachie était significatif : de même que César avait fait creusé sa naumachie dans les jardins de Pompée, de même Auguste utilisa les terrains confisqués à Antoine, la naumachie participant ainsi à la damnatio memoriae de son rival. Mais contrairement au bassin de César sur le Champ de Mars, l’édifice construit par Auguste était fait pour durer : les Res Gestae insistent sur ses dimensions monumentales (536 mètres de long et 357 de large), et le système hydraulique mis en place, dont le nouvel aqueduc, l’Aqua Alsietina, est l’élément majeur, atteste de cette prétention à la pérennité en permettant de transformer après les représentations le bassin naumachique en pièce d’eau monumentale avec un écoulement constant de l’eau qui empêche toute stagnation. Ce double emploi du bassin est plus évident encore à partir de 4 ap. J.-C. et de la plantation tout autour du nemus Caesarum, jardin commémorant la mort des deux neveux et fils adoptifs d’Auguste (un temple leur est d’ailleurs dédié sur une île aménagée à l’intérieur de la naumachie). Le bassin naumachique devient alors lieu de célébration de la gens d’Auguste.

Maquette naumachie d’Auguste
Maquette naumachie d’Auguste

Maquette d’André Caron qui ne tient pas compte des dernières connaissances sur cet édifice, de taille plus allongée et sans gradins. Voire le site d’André Caron : maquettes-historiques.net

 

 

Plus globalement, l’aménagement du bassin naumachique et du bois des Césars entre dans la valorisation du quartier transtibérin qui, depuis la création de la regio XIV Transtiberim en 7 av. J.-C., fait partie de l’Urbs. Par exemple la construction de l’Aqua Alsietina, premier aqueduc indépendant du Transtévère, profite au quartier même si son eau n’est pas potable et ne peut donc être distribuée dans les fontaines publiques (l’aqueduc alimente notamment les jardins, nombreux de ce côté du Tibre). La naumachie et le nemus qui lui est attaché vont d’ailleurs marquer durablement l’urbanisation du Transtevere : on sait que Titus y donne encore une naumachie en 80 ap. J.-C. et Gerald Cariou estime que le bassin a dû être abandonné vers la fin du Ier siècle puis que la ville a gagné du terrain sur le nemus, sans que sa trace soit perdue. Il reconnaît ainsi dans le tissu urbain actuel la persistance de la forme du jardin, ce qui lui permet de proposer un emplacement précis pour le complexe augustéen.

Mais la plus grande reconstitution de bataille navale est la naumachie que donne Claude sur le lac Fucin (110 km à l’Est de Rome) en 51 ou 52 ap. J.-C. [6] 19.000 naumaques dans cent vaisseaux longs (notamment trirèmes et quadrirèmes) combattent sur cette étendue d’eau naturelle profonde de 22 m et faisant près de 155 km². Là encore, comme pour la naumachie augustéenne, le prétexte est une inauguration : celle d’un émissaire visant à drainer et assécher le lac. Si le combat a lieu dans un milieu naturel, ce qui lui permet d’atteindre des dimensions inégalées, des dispositifs importants, notamment de sécurité, sont mis en place. Une enceinte de radeaux ou un pont de bateaux délimite un espace fermé de plusieurs centaines d’hectares et interdit ainsi toute fuite aux condamnés à mort. Des manipules et des escadrons des cohortes prétoriennes se tiennent derrière des parapets munis de catapultes et de balistes. Enfin de nombreux bateaux de la flotte romaine patrouillent en dehors de cette enceinte flottante pour dissuader les naumaques de la forcer et protéger les rives où se tiennent les spectateurs, très nombreux, venus de Rome mais aussi des régions alentours à en croire les sources. Ce dispositif exceptionnel permettait à l’Empereur de se présenter comme le maître des mers après sa campagne bretonne où, s’il n’y eut pas de véritable bataille navale, la maîtrise des mers joua un rôle stratégique important. La mise en scène permettait également de rappeler la naumachie d’Auguste (et celle de César), peut-être même la bataille d’Actium, et exprimait donc la continuité dynastique.

Cet aménagement du lieu du spectacle, encore plus que la grande naumachie augustéenne, ne peut permettre au public que d’avoir une vision très globale des manœuvres des navires. Il s’agit bien alors de représenter un combat entre différentes flottes, entre différents navires et non pas, comme ce sera le cas plus tard, les techniques de combat au corps à corps lors d’abordage. On est là dans une démonstration militaire forte, une reconstitution de bataille navale qui se veut la plus réaliste possible, et la recherche d’un terrain d’action de plus en plus grand en est bien la preuve, permettant aux pilotes d’effectuer des manœuvres reproduisant les techniques de la marine romaine. Pour Anne Berlan-Bajard, la naumachie claudienne est la dernière célébration triomphalo-navale : avec sa participation à part entière au munus, la naumachie, à partir du milieu du Ier siècle ap. J.-C., perd de son ampleur, change de terrain de représentation et tendrait à se banaliser.

 III. L’intégration du spectacle naumachique dans le munus, de Néron à Trajan.

A partir de Néron, la représentation navale quitte les lieux spécifiquement faits pour elle (que ce soit les bassins naumachiques de Rome ou des lieux naturels aménagés pour l’occasion) pour gagner l’arène des nouveaux édifices de spectacle que sont les amphithéâtres. Ce changement du lieu de la représentation correspond également à un changement de statut du spectacle naval : si jusqu’alors les éditions naumachiques étaient données en marge des grands munera, elles en font maintenant partie intégrante et représentent le plus souvent un moment fort du bouquet final des jeux.

C’est Néron qui, le premier, fit représenter un spectacle naval dans une arène prévue pour accueillir des spectacles terrestres [7]. Suétone raconte en effet que lors des jeux inaugurant son amphithéâtre de bois en 57 ap. J.-C., l’Empereur donna un munus complet avec des combats de gladiateurs, des chasses, un pyrrhique mais aussi une naumachie qui, associée à une pézomachie, devait constituer le bouquet final. L’arène de l’amphithéâtre fut inondée pour l’occasion, ce qui permit, selon Gerald Cariou, de faire entrer deux bateaux longs (sûrement de type birème) dans l’édifice. Il renouvela l’expérience lors des jeux de 64 av. J.-C., juste avant le grand incendie durant lequel l’amphithéâtre de bois fut entièrement détruit. Nous connaissons bien mieux le système d’inondation de l’amphithéâtre flavien. Des fouilles récentes ont en effet dégagé différentes phases d’aménagement des sous-sols du Colisée. Durant la première phase, allant de la construction de l’édifice jusqu’à la réorganisation des souterrains par Domitien et qui correspond donc aux éditions naumachiques, les sous-sols construits en dur n’existaient pas, excepté le mur périmétral, fait d’un parement en brique recouvert d’un enduit hydraulique (opus signinum). Gerald Cariou pense donc que l’ensemble des sous-sols a été inondé, ce qui est confirmé par la présence de quatre « collecteurs » et de grands canaux. L’inondation aurait alors atteint le niveau du plancher de l’arène et l’aurait recouvert. Quant à la mise en place de vaisseaux aussi gros que des trirèmes dans l’amphithéâtre, il faut penser qu’ils étaient introduits démontés, puis assemblés sur place. Ils auraient alors pu monter jusqu’au niveau du sol de l’arène en même temps que l’eau par une ouverture pratiquée dans le plancher. Il faut penser qu’en plus de ces bateaux longs, de plus petites embarcations de type chaloupe participaient au combat.

Le système hydraulique mis en place, relié à l’Aqua Claudia, est lui aussi très abouti : l’enjeu de l’introduction de la naumachie dans l’amphithéâtre est en effet de permettre la succession rapide des spectacles terrestres et maritimes. C’est bien cet aspect qui a marqué les contemporains, comme en témoignent ces vers de Martial [8] : « […] ne te laisse pas abuser par les navires de la Bellone navale et par des flots pareils à ceux des mers : ici tout à l’heure était la terre. Tu ne veux pas me croire ? Attends que Mars soit lassé de ce combat maritime : dans quelques instants, tu diras : ‘ici, tout à l’heure, était la mer’ ». Les deux naumachies données, à notre connaissance, dans l’amphithéâtre flavien ont donc joué sur cet aspect. En effet Titus en 80 ap. J.-C., pour l’inauguration du Colisée et des thermes tout proches, puis Domitien en 85 ou 86 ap. J.-C., ont complètement intégré le spectacle naumachique dans le munus, faisant alterner les représentations aquatiques (dont la naumachie) et les combats terrestres, voire confondant les deux : on sait par exemple que Titus a fait évoluer des animaux terrestres dans l’eau prévue pour la naumachie, peut-être pour donner une sorte de venatio aquatique. D’ailleurs la confusion entre spectacles aquatiques et terrestres se retrouve même dans l’édifice naumachique : toujours lors des cent jours de jeux donnés par Titus en 80 pour l’inauguration de l’amphithéâtre flavien, la naumachie du bois des Césars (construite par Auguste) est réutilisée pour des spectacles particuliers constituant très certainement le bouquet final du munus. L’empereur y donne en effet une seconde naumachie couplée cette fois-ci avec des courses de chars, une chasse (avec des chevaux et des bœufs éduqués spécialement), des combats de gladiateurs et une pézomachie [9]. Pour cela, il aurait fait aménager une plateforme faisant le tour du bassin, juste sous la surface de l’eau. Le bouquet final du bois des Césars montre bien que la naumachie entre parfaitement dans le munus puisque même quand elle se déroule dans un lieu spécialement conçu pour elle, elle est accompagnée des jeux habituels (ou les accompagne).

C’est d’ailleurs un moment de grande popularité de la naumachie qui, de spectacle extraordinaire, est devenue partie intégrante du munus : la représentation du combat naval devient alors un thème iconographique largement exploité, notamment à Pompéi avec des fresques appartenant pour la plupart au IVème style et datées entre le règne de Néron et celui de Titus. Que l’on parle, en suivant Anne Berlan-Bajard, de « banalisation » de la naumachie à partir du milieu du Ier siècle ou que l’on défende le prestige de ce genre de spectacle qui n’a lieu sur cette période que tous les dix ans (contre une moyenne de cinquante ans jusqu’à Néron) et qui appartient systématiquement au bouquet final du munus comme le fait remarquer Gerald Cariou, il est clair que cette période a marqué une évolution forte dans ce spectacle et dans sa représentation et a brouillé la distinction entre spectacle aquatique, naumachie et pézomachie.

Cependant, la diffusion de la naumachie n’est pas seulement due à la hausse de sa fréquence mais aussi à son expatriation : si tous les spectacles (à l’exception de celui de Sextus Pompée) ont jusqu’ici eu lieu à Rome ou à proximité, à partir du règne de Néron des amphithéâtres de province sont équipés de bassins permettant la mise en scène de navires, et une série de monnaies en bronze émise entre 160 et 161 ap. J.-C. par la cité syrienne de Gadara atteste une édition naumachique en milieu naturel (sûrement sur un lac ou un fleuve de la région). Il n’est toutefois pas simple de différencier un simple bassin servant à réceptionner les eaux pluviales, des pièces de service souterraines, et un vrai bassin pouvant servir à l’édition de spectacles aquatiques. Jean-Claude Golvin ne retient, sur la dizaine d’arènes parfois considérées comme adaptées à ces spectacles, que deux exemples sûrs de bassins aménagés pour les naumachies (de tailles toutefois très réduites) : l’amphithéâtre de Mérida (Espagne) avec un bassin central dont les dimensions (5,00x7,10x1,20m), la présence d’opus signinum sur les parois, et le système hydraulique associant un aqueduc pour l’alimentation et des égouts d’évacuation, ne laissent pas de doute quant à son utilisation ; celui de Vérone avec un bassin de 36,13 mètres de longueur pour 8,77 de largeur relié également à un aqueduc et à des égouts.

Quant à la naumachie de Gadara, dont nous ne savons quasiment rien, elle témoigne de ce que des spectacles de ce genre ont pu être donnés en milieu naturel par des cités de province, sans attirer assez l’attention pour que nous en ayons des traces.

La construction par l’Empereur Trajan de la dernière grande naumachie romaine, inaugurée en 109 ap. J.-C. dans le quartier du Vatican, loin de remettre en cause l’évolution du spectacle naumachique et sa perte d’autonomie, témoigne de la prise en compte dans l’agencement de l’édifice des nouvelles contraintes du spectacle. Nous avons peu de documentation sur la naumachie vaticane et les spectacles qui y ont été donnés alors que, paradoxalement, c’est le seul édifice dont nous ayons des traces archéologiques. Il a même été partiellement fouillé au XVIIIème siècle [10], ce qui nous permet d’avoir une idée de sa forme, beaucoup plus allongée (et donc étroite) que les naumachies précédentes ce qui la rapproche des cirques et a parfois entraîné des confusions. On sait également qu’elle disposait de gradins en dur contrairement aux autres naumachies dont les gradins, en bois, n’étaient pas faits pour rester en place en dehors des éditions de spectacles. L’édifice est donc conçu pour que les spectateurs aient une vue plus précise des combats, voire des actions individuelles des naumachiarii. En effet, le rétrécissement du bassin rapproche le spectateur du lieu où se déroulent les combats tandis que la forme allongée est, d’après Jean-Claude Golvin la mieux adaptée à la vue humaine et à sa perception des plusieurs combats se déroulant en même temps. D’un autre côté, les dimensions réduites de cet édifice naumachique (elle ferait entre 300 et 435 mètres de long pour 140 mètres de large) corrobore l’idée que l’intérêt du spectacle ne réside plus dans l’affrontement de deux flottes manoeuvrant comme en pleine mer et pouvant même s’éperonner, mais dans la démonstration de techniques militaires et gladiatoriennes spécifiques (et donc exotiques) : Trajan aurait alors opéré la fusion entre le spectacle de gladiateurs et celui du combat naval commencée au milieu du Ier siècle.

La naumachie, tableau d’Ulpiano Checa, 1894.
La naumachie, tableau d’Ulpiano Checa, 1894.

La naumachie, spectacle extraordinaire nécessitant des moyens considérables, a donc connu depuis son « invention » en 46 av. J.-C. par César jusqu’à la dernière représentation bien attestée sous Trajan une évolution très nette : d’abord représentation grandeur nature de combats navals proche des démonstrations militaires et célébrant la puissance d’un imperator, elle est devenue à partir de Néron une partie intégrante du munus impérial et a donc revêtu un caractère plus technique la rapprochant des combats de gladiateurs. Ce spectacle a pourtant dû jusqu’au bout garder son caractère exceptionnel de par la prouesse technique elle-même, consistant à dompter le milieu marin pour le représenter en pleine zone urbaine. Les changements opérés dans le spectacle se sont répercutés sur le lieu de déroulement de la naumachie : avec son intégration dans le munus elle gagne les amphithéâtres, parfois provinciaux, spécialement aménagés pour elle. Le dernier édifice qui lui est consacré et qui adopte une forme particulière répondant aux attentes nouvelles des spectateurs est un bon symbole de cette évolution vers une « gladiature navale ». La persistance de cette construction durant l’Antiquité et même jusqu’au Haut Moyen-Âge laisserait penser qu’elle a été utilisée tardivement (on retrouve sa trace jusque dans la toponymie du Vatican au XVème siècle). Un passage de l’Histoire Auguste raconte d’ailleurs que l’Empereur aurait donné une naumachie en 274 ap. J.-C. pour fêter sa victoire sur la reine de Palmyre Zénobie. Gérald Cariou va d’ailleurs jusqu’à émettre, avec beaucoup de réserves, l’hypothèse que la fréquence d’utilisation de la dernière naumachie serait identique à la fréquence des munera (il n’y aurait plus alors de vraie distinction entre les différents types de spectacle) et que les spectacles navals auraient disparu en même temps que les combats de gladiateurs.

 Bibliographie

  • Berlan-Bajard Anne, Les Spectacles aquatiques romains, CEFR, 360, Rome, 2006.
    Gérald Cariou, « La Naumachie, Morituri te salutant ».
    Gérald Cariou, « La Naumachie, Morituri te salutant ».
  • Cariou Gérald, La Naumachie, Morituri te salutant, Presses Universitaires de Paris-Sorbonne, 2009 (avec de nombreuses illustrations qui donnent une idée de ce que pouvaient être ces spectacles que nous connaissons si peu).
  • Coleman Kathleen M., Launching into History : Aquatic Displays in the Early Empire, Journal of Roman Studies, 83 (1993), p.48-74.  
  • Golvin Jean-Claude, L’Amphithéâtre romain. Essai sur la théorisation de sa forme et de ses fonctions, thèse de lettres, Bordeaux, 1988. Origine, fonction et forme de l’amphithéâtre romain IN Claude Domergue, Christian Landes, Jean-Marie Pailler, Spectacula I:Gladiateur et amphithéâtres : actes du colloque tenu à Toulouse et à Lattes les 26, 27, 28 et 29 mai 1987, Imago, Lattes, 1990.
  • Golvin Jean-Claude & Reddé Michel, Naumachies, jeux nautiques et amphithéâtre, IN Claude Domergue, Christian Landes, Jean-Marie Pailler, Spectacula I:Gladiateur et amphithéâtres : actes du colloque tenu à Toulouse et à Lattes les 26, 27, 28 et 29 mai 1987, Imago, Lattes, 1990.

 


Pauline Ducret
élève 1ère année, 2010


[1] Le salut, devenu très célèbre, « morituri te salutant » qu’adressent à Claude les condamnés lors de la naumachie du lac Fucin témoigne de ce pouvoir de vie et de mort qu’ont les éditeurs de tels spectacles.

[2] Plutarque, Caesar, 55 ; Suétone, Divus Julius, 39 ; Dion Cassius, 43, 23.

[3] Appien, De Bellis Civilibus, 2, 102.

[4] Dion Cassius, 48, 19 (traduction Anne Berlan-Bajard).

[5] Res Gestae Divi Augusti, 23

[6] Tacite, Annales,12,56 ; Suétone, Claude,21,12-14 ; Dion Cassius,60,33.

[7] Tacite, Annales,13,31 ; Suétone, Néron, 12.

[8] Martial, Epigrammes, 24, 3-6 (traduction H.J. Izaac, Paris, 1969).

[9] cf. Martial, Epigrammes, 28 (même traduction) : « Tout ce que l’on peut voir au Cirque et dans l’Amphithéâtre, une eau riche en prodiges, César, l’a mis sous tes yeux »

[10] Fouilles dirigées par Diego De Revillas en 1742-1743.


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