Dominique Vivant Denon

Par Laura Favreau

Courtisan, homme de lettres, diplomate, graveur membre de l’Académie des Arts, antiquaire, membre de l’expédition d’Égypte, directeur du musée Napoléon… C’est comme un personnage aux multiples facettes et aux multiples talents que se présente Dominique Vivant Denon.

 I. Les débuts

Dominique Vivant Denon naît en 1747 à Chalon-sur-Saône d’une famille de petite noblesse. Dans les années 1764-65, il monte à Paris pour entreprendre des études de droit (qu’il n’achèvera pas), se former au dessin auprès du peintre Noël Hallé et faire son entrée dans le monde. À la cour de Versailles, il séduit par sa vivacité d’esprit et de langage. Il devient rapidement gentilhomme ordinaire du roi en 1768, puis conservateur de la collection de médailles et pierres dures de madame de Pompadour en 1769. Courtisan charmant par son verbe, il est aussi homme de lettres : si la première pièce qu’il écrit et fait jouer en 1769, Julie ou le bon père, fait un four, en revanche Point de lendemain, conte libertin qu’il publie anonymement en 1777, connaît un grand succès.

Il entame une carrière de diplomate en 1771, avec un premier poste de gentilhomme d’ambassade à Saint-Pétersbourg, où il rencontre Catherine II de Russie et Diderot. Il doit quitter la Russie en 1774 ; il est alors muté à Stockholm, puis rappelé à Paris. Tout au long de sa carrière, il profitera de ses passages dans les ambassades et aux cours étrangères pour nouer des relations à travers toute l’Europe. En 1775, il est à Genève, probablement chargé d’une mission en vue de consolider l’alliance des cantons suisses et de la France ; il en profite pour demander une audience à Voltaire, qui réside non loin de là, à Ferney. Il a alors vingt-huit ans, Voltaire quatre-vingt-un. De cette rencontre, il fait une gravure, Le déjeuner de Ferney, qui provoque la colère de Voltaire et suscite huit mois de controverses qui rendent Denon célèbre.

 

 II. Denon et l’Italie : naissance d’une vocation d’antiquaire et de collectionneur

C’est en 1777 qu’il découvre l’Italie, il en connaît alors déjà l’histoire, en a étudié les monuments et en maîtrise la langue. Il accompagne l’abbé de Saint-Non qui souhaite rédiger son Voyage Pittoresque ou description du Royaume de Naples et de Sicile ; il est pour cela chargé de diriger l’équipe de dessinateurs et de graveurs et de rédiger des textes.

Diplomate à la cour de Naples

Sur place, Denon commence sa collection de vases grecs et campaniens, se fait « antiquaire » et étudie les monuments mais se montre également curieux de la nature des sols, des modes de cultures, des traditions et usages des peuples. À l’occasion de ce voyage, il visite Rome, Naples, Pompéi, Herculanum, la Sicile, ainsi que Malte où il fait une excursion. Le récit qu’il livre de ce voyage, accompagné de nombreux dessins, a été publié en partie dans l’ouvrage de Saint-Non. En 1779, après l’envoi au ministère des affaires étrangères d’une longue lettre décrivant la situation économique et sociale de Naples, il est nommé secrétaire à l’ambassade de Naples, puis chargé d’affaire en 1782. Il fréquente la cour du roi Ferdinand de Naples. Chargé de rédiger les dépêches à envoyer à Paris, il y décrit les intrigues de la cour mais aussi la misère, l’injustice qui règnent dans les campagnes alentours, qui en sont encore selon lui au XVe siècle. Ses dépêches déplaisent, on souhaite son départ, il remet sa démission à l’été 1784 et quitte Naples en 1885.

Ce séjour à Naples lui a permis de se constituer une collection exceptionnelle de 525 vases grecs recueillis sur les sites grecs et indigènes des Pouilles, de Campanie, de Calabre et de Sicile, comprenant presque toutes les formes de vases répertoriées ainsi que des formes nouvelles. Ce type de collection est alors très en vogue en Europe à un moment où la curiosité pour les civilisations antiques est accrue par les premières fouilles à Pompéi, Herculanum, Paestum et Tivoli. Les souverains européens notamment témoignent d’un grand intérêt pour les objets antiques et cherchent à en acquérir, ce qui favorise un grand commerce des originaux, alimenté par les découvertes en Italie lors de fouilles parfois clandestines.

De retour à Paris, Denon se défait de sa collection en la vendant à Louis XVI pour l’enrichissement du muséum, elle est déposée à la manufacture de Sèvres par le directeur des bâtiments du roi. C’est une des plus anciennes collections de vases grecs européennes, remarquable par sa diversité.

Graveur et artiste de divers talents

En 1785, à son retour à Paris, alors qu’il a une quarantaine d’années, il abandonne la diplomatie pour se consacrer à la gravure. Le 31 mars 1787, il est reçu par l’Académie de peinture et de sculpture comme « graveur et artiste de divers talents ». L’ensemble de son œuvre gravée, selon le catalogue qu’il publie lui-même en 1807, comprend 317 pièces.

En 1788, il repart et s’installe à Venise, où il mène une vie réglée, travaille, donne des leçons de dessin et de gravure, se promène et fréquente les salons, en particulier celui d’Isabella Teotochi. Il y enrichit ses collections d’estampes, lors notamment de la succession du banquier Zanetti, où il acquiert des gravures de J. Calot et de Rembrandt.

Privé de sa pension suite à la révolution, propriétaire de quelques arpents de vignes dans le domaine de Chambertin, il se fait négociant de vins. Mais les troubles le rattrapent, et en 1793, il est expulsé sur ordre du conseil des Dix et du tribunal de l’Inquisition, accusé d’intrigues contre le roi, de propagande jacobine et de commerce illicite. Il rentre en France, où il apprend qu’il est considéré comme un émigré et que ses biens vont être séquestrés, mais grâce à l’intervention du peintre David, il parvient à se faire rayer de la liste des émigrés et à être nommé graveur de la République.

 

 III. L’expédition d’Égypte

En 1798, à cinquante et un ans, il parvient à se faire embarquer comme membre de l’expédition d’Égypte. S’il y fait l’apprentissage de la guerre, il y va surtout pour connaître les monuments et les vestiges d’une culture méconnue. Il passe peu de temps à l’Institut d’Égypte, cadre trop formel pour lui, et n’y donne qu’une seule communication, préférant passer son temps en exploration.

L’exploration du pays

Après la bataille des Pyramides, dont il a dessiné les plans et les vues d’ensemble, il entreprend l’exploration du delta, avec une petite troupe sous le commandement du général Menou. Il va à Rosette, puis au Caire. Dès que l’occasion se présente, il se rend à Gizeh, où il est frappé de la démesure des Pyramides : « On ne sait ce qui doit le plus étonner, de la démence tyrannique qui a osé en commander l’exécution, ou de la stupide obéissance du peuple qui a bien voulu prêter ses bras à de pareilles constructions ». Il décrit minutieusement les monuments et en fait des relevés précis, il décrit également la ville, les mœurs et coutumes des habitants, leurs techniques.

Après la révolte du Caire, alors que la plupart des savants préfèrent rester à l’Institut au Caire, Denon fait le choix de suivre la division Desaix qui va remonter le Nil jusqu’à Assouan, à la poursuite de Mourat Bey. Ce parcours en Haute Égypte constitue l’essentiel de son voyage. Cette expédition donna à Denon l’occasion de dessiner des monuments et de rédiger quantité de notes et d’observations sur le pays et ses habitants : il surprend les soldats et s’attire leur sympathie par son zèle à toiser les monuments, rechercher des médailles et des antiquités. Peu de sites lui ont finalement échappé.

Tout au long de l’expédition, il fait l’acquisition d’objets égyptiens qui viendront enrichir sa collection. Il quitte l’Égypte en août 1799, en même temps que Monge, Berthollet et Bonaparte. Son zèle et son courage lui ont permis de se faire remarquer du futur empereur.

La publication du Voyage dans la Basse et la Haute-Égypte

À son retour, il publie en 1802 le Voyage dans la Basse et la Haute-Égypte en deux tomes in folio avec un atlas de 141 planches, journal de voyage où il décrit les monuments, les mœurs, les coutumes, les paysages avec une curiosité très ouverte, où il offre une vision de l’Égypte moderne et antique.

S’il ne participe pas à la publication de la Description de l’Égypte, ouvrage scientifique patronné par Napoléon, son Voyage se fait le reflet de son intérêt pour l’archéologie de l’Égypte pharaonique : il y reproduit les croquis pris sur le vif de monuments, des gravures d’objets, il y émet ses premières conjectures sur la chronologie et devine, avant Champollion, l’antériorité de l’Égypte pharaonique sur la Grèce. Cet ouvrage, le premier à paraître suite à l’expédition de Bonaparte et le premier à être aussi documenté sur l’Égypte, connaît un véritable succès, au point qu’il est traduit en plusieurs langues. Il devient membre de l’Institut et connaît la gloire comme archéologue d’une expédition qui a tant passionné la France.

 

 IV. Denon, directeur du Musée

Napoléon a besoin à ses côtés d’un grand commis de confiance dans le domaine des arts, d’un homme de terrain qui soit aussi ministre.

Le Musée Napoléon

Le futur empereur a connu Denon sous le Directoire et l’a vu à l’œuvre en Égypte, il a pu apprécier l’étendue de ses compétences et connaissances dans les domaines de l’art et son habileté diplomatique. Le 28 brumaire an XI (19 novembre 1802), Denon est nommé directeur général du Musée central des Arts, rebaptisé Musée Napoléon en 1803, situé dans les bâtiments du Louvre. Sont également placés sous son autorité le musée des Monuments français, le musée spécial de l’école française de Versailles, les galeries des palais du gouvernement, la Monnaie des médailles, les ateliers de la Chalcographie, de gravure sur pierres fines et de mosaïque, ainsi que les manufactures de Sèvres, de Beauvais et des Gobelins. Il est chargé de constituer le Musée Napoléon au Louvre en sélectionnant les œuvres, parmi celles confisquées au clergé ou aux ennemis vaincus, qui vont y être présentées et de les y faire acheminer ainsi que d’envoyer des tableaux dans les musées de province.

Ses fonctions sont peu précises, mal délimitées, mais il sait rapidement se rendre indispensable pour toutes les questions liées aux beaux-arts. Il s’attache à appliquer les idées de muséographie nées en Allemagne et en Italie avant la Révolution, promouvant une présentation des œuvres par écoles et selon un ordre chronologique. Le musée connaît un grand succès, et notamment les Salons qui y sont organisés et qui permettent de promouvoir les arts tout en servant la propagande impériale.

Napoléon avait pour dessein de « tourner les arts vers les sujets nationaux » et de les utiliser au bénéfice de sa légende ; Denon le conseille dans cet objectif et gère les commandes officielles, il est comme un ministre des beaux-arts de l’Empire et prend part à des projets importants, comme celui de l’érection de la colonne Vendôme.

Les guerres et les saisies napoléoniennes

De novembre 1806 à juin 1807, Denon suit l’empereur dans ses déplacements. Il est présent à certaines batailles, notamment à Eylau, avec pour mission de prendre des croquis, voire des dessins et des plans, qui devront servir de base pour les peintres chargés officiellement de représenter les évènements. Il est accompagné dans ses voyages par un dessinateur, en général l’alsacien Zix. Quand intervient le cessez-le-feu, il inspecte les collections des musées et des bibliothèques des pays vaincus, en fait l’inventaire et choisit les œuvres à prélever pour alimenter le Musée Napoléon. C’est dans ce but qu’il est en Allemagne en 1806 et 1807, en Espagne en 1808 et 1809 et en Italie en 1811, où il doit expertiser en plus les œuvres réunies suite à la fermeture des congrégations religieuses et les carrières de marbre.

Il œuvre ainsi, par un accroissement considérable des fonds, à la constitution de son idéal d’un musée européen, du « plus beau musée de l’univers », sous l’égide de la grande nation, regroupant en un même lieu toutes les écoles européennes, mais aussi d’autres cultures.

Après la première abdication, il se rallie à Louis XVII et les Alliés décident de préserver l’essentiel des collections, dans une volonté de réconciliation. Mais, suite au prompt ralliement des Français (et de Denon) à Napoléon pendant les Cent Jours, après la chute de l’empire, les Alliés veulent récupérer les œuvres volées pour « donner aux Français une grande leçon de morale ». Denon reste en poste et reçoit les émissaires venus récupérer les œuvres confisquées ; il assiste au démantèlement de son œuvre, le musée Napoléon.

La collection de Denon

Âgé et las, Denon pose sa démission en octobre 1815. Il se retire alors dans son pavillon du quai Voltaire, où il dit s’occuper à la rédaction d’une Histoire des Arts, depuis les temps les plus anciens jusqu’à nos jours, qu’il n’achèvera jamais.

Il reçoit et fait visiter sa collection, alors très importante. Acquise à grands frais, par des achats, notamment celui de la collection Zanetti à Venise en 1791, des prélèvements lors de la campagne d’Égypte ou des enrichissements moins légaux, à la faveur de troubles historiques, du jeu de position avantageuse ou encore de piraterie archéologique (ce qui valut à Denon le surnom d’ « Aquila Rex »), elle tient du cabinet de curiosités mais se distingue par sa diversité et son ouverture sur toutes les civilisations, tous les siècles, tous les goûts, y compris dans domaines encore négligés, comme l’art océanien et amérindien ou l’art médiéval. Elle comprend un cabinet de dessins (environ 1400, dont un grand nombre de mains de maîtres), une collection de tableaux recouvrant les différentes écoles européennes, une collection archéologique avec des objets provenant en particulier d’Égypte, du Proche-Orient et de la Grèce, ainsi que des curiosités venues d’Asie, d’Océanie et d’Amérique.

Après sa mort en avril 1825, il laisse pour héritiers ses deux neveux qui choisissent de vendre sa collection. Un hommage lui est rendu avec la publication en 1829 par Brunet, général et neveu de Denon, et Amaury Duval, des Monuments des arts du dessin, recueil gravé de sa collection accompagné de textes.

 

Grand collectionneur, ouvert à des civilisations encore méconnues, il a su promouvoir l’idéal d’un musée universel, ouvert à toutes les cultures, idéal que portent encore nos musées, et en premier lieu le Musée du Louvre, dont l’une des ailes porte son nom.

 

 Bibliographie

  • de SAINT-NON Jean-Claude Richard, Voyage pittoresque ou Description des royaumes de Naples et de Sicile, Clousier, Paris, 1781. Ouvrage disponible en ligne sur gallica.bnf.fr
  • DENON Dominique Vivant, Voyage dans la basse et la haute Égypte pendant les campagnes du Général Bonaparte, Bruno R. éd., Pygmalion, coll. « Les Grandes aventures de l’archéologie », Paris, 1990.
  • LELIEVRE Pierre et BARBIN Madeleine, Vivant Denon : homme des Lumières « ministre des arts » de Napoléon, Picard, Paris, 1993.
  • DENON Dominique Vivant, Voyage au royaume de Naples, Rosenberg P. et Couty M. éds., Perrin, Paris, 1997.
  • ROSENBERG Pierre et DUPUY Marie-Anne, Dominique Vivant Denon : l’œil de Napoléon, catalogue de l’exposition au Musée du Louvre du 20 octobre 1999 au 17 janvier 2000, Réunion des musées nationaux, Paris, 1999.

 

 Webographie

  • Présentation de la collection de vases grecs et campaniens réunie par Denon entre 1779 et 1785 et déposée par le directeur des bâtiments du roi à la manufacture de Sèvres : www.sevresciteceramique.fr
  • Une partie de la correspondance de Denon est accessible sur www.napoleonica.org
  • Dictionnaire critique des historiens d’art de l’INHA, notice sur Denon rédigée par M.-A. Dupuy-Vachey, www.inha.fr

 


Laura Favreau
ENS 1ère année, 2012


Portfolio

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