Archéologie lacustre : l’exemple du lac de Paladru

Par Audrey Caire

L’archéologie lacustre regroupe l’ensemble des fouilles réalisées en milieu humide, près d’un lac ou sous ses eaux. Le milieu lacustre est très particulier, à la fois par les conditions de conservation qu’il induit et par les techniques archéologiques qui doivent tenir compte des spécificités du milieu subaquatique. Les fouilles de Charavines-Colletière (lac de Paladru), première fouilles stratigraphiques immergées, sont un exemple représentatif des fouilles en milieu lacustre.

 I. Introduction à l’archéologie lacustre

 Définition

L’archéologie lacustre regroupe l’ensemble des fouilles réalisées en milieu lacustre, c’est-à-dire au bord d’un lac, ou même sous ses eaux. Ces fouilles sont souvent à la fois terrestres et subaquatiques. En effet même quand le site est immergé, une partie des fouilles peut se faire hors d’eau, lors des étiages (période où l’eau d’un lac atteint son niveau le plus bas) ; elles sont alors très proches de celles réalisées sur la terre ferme. Nous nous concentrerons par conséquent davantage sur les fouilles subaquatiques, plus spécifiques à l’archéologie lacustre. Les fouilles subaquatiques en milieu lacustre sont très différentes de celles réalisées en milieu marin ou fluvial : le courant est beaucoup plus faible, la profondeur souvent moindre et les sédiments sont différents ; enfin, les infrastructures de fouilles diffèrent.

La spécificité des fouilles en milieu lacustre subaquatique tient non seulement aux techniques de fouilles mises en place pour fouiller sous l’eau et relever les données (stratigraphie, position des objets…) mais aussi au milieu lacustre lui-même. En effet, il s’agit d’un milieu humide très favorable à la conservation des traces du passé. Le peu de courant et donc de mouvement permet de les figer. De plus, l’humidité constante et une température assez régulière permettent de conserver les matériaux organiques : os, bois, vannerie, cuir, graines, etc., qui sont d’ordinaire les premiers à disparaître. Les fouilles en milieu lacustre fournissent donc des témoignages riches et variés du passé.

 Petite histoire

Les premières fouilles en milieu humide ont eu lieu en 1854 sur les bords du lac de Zurich. Elles ont été menées par Ferdinand Keller et ont permis la découverte de vestiges mis au jour par la baisse du niveau de l’eau. Pendant plus d’un siècle les fouilles en milieu lacustre n’ont guère consisté qu’en un ramassage d’objets épars, sans réelle préoccupation scientifique. Dans les années 1970, les hasards des découvertes et le contexte archéologique ont suscité un regain d’intérêt pour les milieux aquatiques en général (mer, lacs et cours d’eau) et lacustres en particulier. À cette époque, de nouvelles méthodes sont mises en place, et les techniques sont repensées pour permettre un véritable travail scientifique. Pour la première fois on réalise une fouille stratigraphique immergée à Colletière, sur les bords du lac de Paladru, en 1972. La datation par dendrochronologie donne ses premiers résultats en 1974 sur le site des Baigneurs (lac de Paladru). Depuis un grand nombre de lacs ont été fouillés, comme les lacs de Clairvaux, de Chalain, de Paladru, les lacs alpins (Léman, Annecy, Le Bourget, Aiguebelette) ont également fourni un matériel archéologique abondant.

Toutefois, dans un milieu aussi riche et diversifié que le milieu lacustre, les contraintes techniques, les méthodes utilisées par les archéologues et les potentialités du site sont variables d’un lieu à l’autre. Par conséquent, nous avons choisi d’aborder l’archéologie lacustre à travers l’exemple célèbre et assez représentatif des fouilles de Colletière dans le lac de Paladru.

 

 II. Le lac de Paladru

 Histoire du site

Le site archéologique

Autour du lac de Paladru plusieurs sites archéologiques témoignent d’une présence humaine à diverses périodes. Le site des Baigneurs, sur la commune de Charavines, témoigne d’une installation néolithique mais les sites les plus étudiés sont ceux qui témoignent d’une installation vers l’an Mil : Les Grands-Roseaux (commune de Montferrat-Paladru), Près d’Ars (commune du Pin) et Colletière (Charavines), à l’extrémité sud du lac. Seul ce dernier à fait l’objet de fouilles systématiques sur une superficie de 1300 m2. Le site se trouve sous 1 à 4 mètres d’eau. Il s’agit des restes d’un village de l’an Mil, fondé vers 1003 et abandonné en 1035. Ces vestiges ont été immergés à l’époque de l’abandon du site, et c’est peut être même ce qui l’a motivé. Situé à l’origine sur une presqu’île, le village a été recouvert par les eaux après son abandon, ce qui explique le bon état de conservation des habitats en bois.

Figure 1. Localisation du site de Paladru. D’après COLARDELLE M. et VERDEL E., Les habitats (...), 1993, p. 18.
Figure 1. Localisation du site de Paladru. D’après COLARDELLE M. et VERDEL E., Les habitats (...), 1993, p. 18.

Le lac de Paladru se situe en Isère (cf. figure 1), non loin des premiers contreforts du massif préalpin de la Chartreuse. Niché au cœur des collines boisées, il est, par sa superficie (392 hectares), le cinquième lac naturel de France.

Les premières études

Depuis très longtemps, les habitants savaient que les eaux du lac renfermaient les vestiges d’une cité, les pêcheurs accrochaient souvent les pieux en bois, traces de cet habitat médiéval, et des objets étaient parfois remontés à la surface. Ces découvertes alimentaient la légende selon laquelle les eaux du lac renfermaient la mythique cité d’Ars.

Les premières fouilles ont lieu dès 1860, grâce à un archéologue lyonnais, E. Chantre. La datation des habitats étudiés est alors estimée à l’époque romaine. Après une baisse importante du niveau du lac en 1869, les fouilles reprennent sur le site des Grands Roseaux, toujours sous la direction d’E. Chantre ; elles se font à la pelle et à la pioche. La première étude sur les stations du lac de Paladru est due à G. Vallier, en 1866, qui localise six groupements de pilotis. Naît alors un autre mythe, celui des cités lacustres sur pilotis : les palafittes. On sait aujourd’hui que ces constructions n’étaient pas sur pilotis.

Le site de Colletière, situé au sud du lac, n’est quant à lui découvert qu’en 1903 par V. Paquier. En 1921, H. Müller, précurseur de l’archéologie dauphinoise, explore la partie sud du lac et localise les traces néolithiques sur le site des Baigneurs ainsi que les premières traces d’occupation de l’an Mil.

Les fouilles depuis 1972

Il faut attendre 1972 pour que les fouilles reprennent. Un maître nageur sauveteur, Eric Lavigne du Cadet, en poste à la plage municipale de Charavines, récupère plusieurs objets sur le site de Colletière et les donne au Musée dauphinois. C’est également grâce à lui que les archéologues apprennent qu’un projet de plage artificielle et de port de plaisance au lieu-dit les Baigneurs est en cours de discussion. Ce projet aurait détruit les sites des Baigneurs et de Colletière. Des fouilles de sauvetage sont alors organisées grâce à de nombreux financements, provenant notamment de la municipalité de Charavines, du conseil général de l’Isère, du ministère de la Culture et de divers centres de recherche. Les fouilles sont dirigées par Michel Colardelle et Eric Verdel. Les recherches se sont également étendues à l’ensemble du lac et du terroir dans les années qui ont suivi. Il faut toutefois attendre le début des années 1980 pour que les financements soient suffisants pour développer les méthodes de fouilles et fixer les techniques.

La mise en valeur du site pour le public

Aujourd’hui, le site bénéficie d’une large diffusion auprès du public ; il a été aménagé pour accueillir des visiteurs. Le musée Trois Vals-Lac de Paladru expose les collections permanentes issues des fouilles et propose également des expositions temporaires. Le site a reçu le label « Pays d’Art et d’Histoire » de la Caisse Nationale des Monuments Historiques et des Sites.

 

 Les fouilles en milieu lacustre

Les particularités du milieu lacustre

Le site de Colletière se situe en milieu lacustre, un milieu très favorable à la conservation des matériaux organiques. Le site a été immergé très vite après son abandon et n’a été que très rarement à découvert, lors de quelques étiages exceptionnels. Par conséquent, le gisement a été soustrait à des facteurs qui d’ordinaire provoquent perturbation et dégradation (mouvement de terrain, érosion ou encore piétinement). Le site n’a jamais été réoccupé, donc jamais perturbé ; l’ennoiement a également limité le tassement des couches dû à la pluie et au piétinement. Enfin, l’immersion favorise la conservation des matières organiques, particulièrement dans une eau douce, froide (climat sub-montagnard) et calcaire. Les mécanismes de cette conservation sont les suivants : absence de variation dimensionnelle (rétractation, ou dilatation, sous l’effet du séchage, ou de l’infiltration d’eau), suppression des attaques des animaux ou organismes aérobies, faible température qui limite le développement biologique. De plus, les propriétés de l’eau à Charavines (milieu réducteur, c’est-à-dire peu d’oxygène, et température dans le sédiment voisine de 8°C) favorisent la conservation des métaux, phénomène encore plus rare.

La richesse archéologique du site devait être mise en valeur par des fouilles appropriées, capables de rendre compte par des relevés et un travail de documentation très précis, des résultats des recherches, pour permettre une analyse adéquate de ce matériel rare et précieux. Lorsque les fouilles commencent en 1972, les méthodes de l’archéologie lacustre sont encore à inventer. Les moyens étant trop minces, il faut attendre 1981 pour que les méthodes de fouille se fixent définitivement.

Les fouilles hors d’eau

À trois reprises (hiver 1971-1972, été 1976 et hiver 1986-87), l’étiage annuel a été suffisamment bas pour que les fouilles se fassent hors d’eau. Toutefois, le site n’étant pas entièrement à sec, des systèmes de pompage ont été mis en place. Lorsque le niveau de l’eau commençait à remonter des caissons faits de planches épaulées par des piquets et doublées de feuilles plastiques ont permis de maintenir la zone de fouille au sec. Ces fouilles permettent de travailler sur des espaces plus grands, et de disposer de zones d’interprétation plus larges que lors d’une fouille subaquatique : les étiages sont donc des périodes privilégiées pour les archéologues. L’inconvénient majeur est dû à l’effet du pompage, qui tasse les sédiments et rend plus difficile le repérage.

Les fouilles subaquatiques

Logistique

L’essentiel des fouilles dans la roselière (zone en bordure du lac où poussent des roseaux) de Colletière se sont faites sous l’eau. Un chantier de cette nature demande une organisation matérielle et logistique très lourde. Une base terrestre, depuis laquelle les fouilles sont supervisées, est reliée par une barque-navette à une passerelle construite au milieu de la roselière, au-dessus du site.

Le matériel de fouille, conçu par les techniciens du Centre National de Recherches Archéologiques Subaquatiques (CNRAS), est stocké sur cette base. Un permanencier veille à la sécurité des plongeurs, récupère et numérote les seaux de sédiments, les prélèvements ou les objets et assure la communication avec les plongeurs par interphone. Les plongeurs se relaient par demi-journée et travaillent en équipe de deux. Ils sont protégés du froid par des combinaisons humides de 7 mm (tenue pour des fouilles estivales) et équipés de scaphandres autonomes.

Système de repérage
Figure 2. Repérage triangulaire. D’après COLARDELLE M. et VERDEL E., Les habitats (...), 1993, p. 31.
Figure 2. Repérage triangulaire. D’après COLARDELLE M. et VERDEL E., Les habitats (...), 1993, p. 31.

Le système de repérage adopté lors des fouilles a été mis au point en 1962 par R. Laurent. Il s’agit d’un repérage triangulaire. Un triangle équilatéral de 5 mètres de coté est divisé en 25 petits triangles métriques. Le repérage se fait à partir d’un point 0 central et d’un axe nord-sud (cf. figure 2). En ce qui concerne le repérage vertical, il est assuré à partir du plan supérieur du triangle métallique dont la profondeur par rapport à la surface de l’eau est mesurée lors de son installation. Le niveau de l’eau est lui-même quotidiennement relevé par rapport à un point 0 coté à 492 NGF. Ce système de repérage paraît compliqué mais il est d’une grande rapidité d’installation et de démontage et présente l’avantage d’être quasiment indéformable, pour une erreur réduite au minimum.

Fouille
Figure 3. Schéma du rideau d’eau. D’après COLARDELLE M. et VERDEL E., Les habitats (...), 1993, p. 33.
Figure 3. Schéma du rideau d’eau. D’après COLARDELLE M. et VERDEL E., Les habitats (...), 1993, p. 33.

En ce qui concerne la fouille proprement dite, le problème majeur vient de la nature du sédiment, composé de craie lacustre et de vase et qui, dès que l’on creuse un peu, forme un brouillard, rendant la visibilité nulle. Pour que la fouille se fasse au clair, un système mis au point en Suisse, appelé « rideau d’eau » a été utilisé (cf. figure 3). Une pompe électrique immergée, suspendue au ponton, envoie de l’eau claire sur le site de fouille, l’eau s’échappe par un tuyau rigide selon une ligne de perforation (par plusieurs petits trous alignés). Fixé sur des plots en fonte, le tuyau est orienté en arrière de la fouille, à 30° ou 45° par rapport à l’horizontale, dans le sens du léger courant naturel (le plus souvent orienté nord-sud). Grâce à ce système on obtient une légère dépression qui entraine les particules soulevées par le fouilleur et dégage ainsi sa visibilité.

Figure 4. Un plongeur-fouilleur. D’après COLARDELLE M. et VERDEL E., Chevaliers-paysans de l’An Mil (...), 1993, p. 111.
Figure 4. Un plongeur-fouilleur. D’après COLARDELLE M. et VERDEL E., Chevaliers-paysans de l’An Mil (...), 1993, p. 111.

La fouille se fait à main nue, à partir du bord du grand triangle (cf. figure 4). Au préalable la couche de surface est découpée à la scie égoïne, ce qui évite l’arrachement des mottes et des racines qui déstabiliserait le sédiment. Cela permet également d’obtenir des coupes de terrains franches et solides où la lecture stratigraphique est plus aisée.

Relevé de données et prélèvement des objets

Lors de la fouille, lorsqu’un objet est découvert, il faut le dégager puis effectuer le relevé. Ce relevé suppose une position en plan par rapport aux extrémités du triangle, la position altimétrique ; le fouilleur peut également prendre des clichés si la transparence de l’eau le permet. Pour effectuer le relevé les plongeurs apportent avec eux des plaques gravées à l’avance, sur lesquelles ils dessinent les éléments dégagés, et prennent les coordonnées triangulaires et l’altitude, une fois à terre les schémas sont reportés sur du papier millimétré à une échelle de 1/10.

C’est l’étape du prélèvement de l’objet qui est la plus délicate. En effet, les matières organiques comme le bois, la vannerie ou le cuir n’ont plus aucune résistance mécanique une fois immergés, et peuvent se briser par simple contact. La solution la moins destructrice est de découper la motte de sédiment (d’environ 10 cm d’épaisseur) dans laquelle se situe l’objet, et de glisser dessous une plaque métallique. L’objet doit être maintenu pendant toute l’opération de prélèvement pour limiter les risques de casse. Enfin, pour vérifier la stratigraphie et la préciser, des carottages sont effectués dans chaque grand triangle.

Les opérations terrestres

Dès leur arrivée à terre, les seaux de sédiments et les objets doivent être référencés, numérotés et doivent subir les premières opérations de conservation. Les seaux de sédiments sont regroupés par triangles métriques et par couches et font l’objet d’un prélèvement de 1/10e de leur volume total. Ce prélèvement est tamisé à l’eau à l’aide de petits jets, selon les mailles 8mm, 4 mm et 2 mm. Dans les tamis de maille 8, on prélève les cailloux, les fragments de pisé ou de foyers, les charbons de bois, les objets et les déchets de bois, la céramique, les objets métalliques et les gros restes alimentaires (os, noix et noisettes par exemple). Dans les tamis de maille 4 il subsiste les mêmes matériaux mais plus petits, on récupère à ce niveau la plupart des espèces végétales cultivées et cueillies ainsi que les restes des poissons. Les refus du tamis de maille 2 sont stockés dans un petit sachet en vue d’une analyse botanique ultérieure, en laboratoire.

Ensuite, tout ce matériel archéologique est trié et répertorié ; ce qui ne peut être déterminé précisément est envoyé en laboratoire, comme les céréales et les graines. Certains objets nécessitent des opérations de conservation, comme les os d’animaux qui sont séchés progressivement pour éviter leur éclatement, puis durcis dans un bain de polyvinyle dilué dans de l’acétone, marqués, comptabilisés puis envoyés à l’Institut national de recherche agronomique de Thonon. Les objets de matière organique (bois, tissu, cuir...), gorgés d’eau, ne doivent pas sécher ; ils sont donc mis dans des sachets humides et acheminés le plus vite possible en chambre froide à l’Atelier Régional de Conservation Nucléart de Grenoble. Une fois l’inventaire réalisé, les objets sont soit envoyés dans des centres de recherches pour des analyses plus précises, soit stockés sur place.

La particularité de Charavines tient surtout aux nombreuses structures de bois (pieux, madriers) retrouvées en fouille ; chacune doit être fichée : essence, diamètre, forme, inclination, orientation. Un problème n’a toutefois pas reçu de solution satisfaisante : celui de leur marquage. Aucune des techniques employées (cerclage, clouage de plaques de métal estampées ou peintes…) n’a été durable.

 Résultats

Nous ne voulons pas ici aborder l’ensemble des résultats de la fouille de Colletière mais simplement souligner deux points. Tout d’abord, ces fouilles et le milieu lacustre dans lequel elles se sont déroulées ont permis de nombreuses études très variées et les archéologues ont tenu à exploiter au maximum les possibilités d’analyse fournies par le matériel conservé. Ensuite, le résultat de ces fouilles a été interprété dans le cadre d’une théorie historique : « la révolution de l’An Mil », cherchant à l’illustrer et à apporter des éléments nouveaux pour la compléter. Or, si dans les années 1990 cette théorie était connue et acceptée de tous les historiens médiévistes, ce n’est plus le cas aujourd’hui.

Les possibilités d’études fournies par le milieu lacustre

À Colletière, un village fortifié datant du XIe siècle a été découvert. L’étude a bien sûr porté sur la céramique et sur le matériel retrouvé en général, comme c’est le cas pour la plupart des sites archéologiques terrestres. Mais, grâce à la spécificité du milieu lacustre, des vestiges exceptionnels ont été découverts et surtout analysés par une équipe d’archéologues qui voulait exploiter au maximum la richesse archéologique du site. Des études variées ont été réalisées, nécessitant pour la plupart d’entre elles que de nouvelles méthodes soient mise en place. En effet, les fouilles de Charavines-Colletière ont débutées en 1972, à un moment où l’archéologie médiévale était quasi inexistante en France et par conséquent les méthodes également très peu développées.

Le grand apport de l’équipe d’archéologues est la mise en place de fouilles stratigraphiques en milieu subaquatique, ce qui n’avait encore jamais été pratiqué à l’époque. Ces fouilles stratigraphiques ont permis notamment l’étude des sédiments. Dans ce milieu lacustre de Paladru, le sédiment est principalement composé de matières organiques, provenant surtout d’une activité humaine. Ainsi, l’étude du sédiment permet aussi d’étudier l’activité de l’homme sur le site. La méthode d’analyse des sédiments archéologiques a suivi les étapes suivantes :

  • observations macroscopiques sous l’eau,
  • relevés détaillés en cas de fouilles hors d’eau en période d’étiage,
  • carottages systématiques de la séquence archéologique à chaque angle des grands triangles,
  • relevés stratigraphiques détaillés des carottes prélevées.

Le milieu lacustre, par les conditions exceptionnelles de conservation qu’il propose, a également fourni de nombreux matériaux organiques : graines, plantes cultivées, os d’animaux consommés, bois, vannerie, cuir… La richesse des données organiques a été abondamment exploitée par les archéologues. Ils ont notamment pu établir une courbe de référence dendrochronologique (datation par le bois) valable pour les Alpes du Nord et le Rhône moyen, en étudiant les nombreux pieux en bois révélés par les fouilles. Ils ont aussi porté une attention particulière à la palynologie (graines et traces de pollens piégés dans les sédiments), pour essayer de reconstituer les paysages végétaux de la période médiévale. Cette étude du milieu végétal était encore très novatrice à l’époque.

Outre ces études, des recherches ont également été consacrées à la céramique, avec l’établissement d’une typologie. Les grands axes de recherche ont porté sur les thèmes suivants :

  • les terroirs et les climats (l’analyse conjointe des sédiments, de la palynologie et de la faune peuvent permettre de définir les évolutions des sols et du climat),
  • l’habitat (occupation du sol, type de construction),
  • le mobilier et l’artisanat (les objets de la vie domestique, artisanale et agricole permettent de reconstituer les activités des habitants)
  • l’agriculture (grâce notamment à la carpologie).

Aujourd’hui la recherche s’oriente autour de huit types d’analyses dont l’interdisciplinarité est le fondement scientifique : la sédimentologie (étude des sédiments), l’étude de la microfaune (algues, fossiles), la palynologie (pollens), la carpologie (graines), l’étude de la macrofaune (analyse des ossements archéologiques d’animaux), l’ichtyologie (poissons), la paléoparasitologie (parasites et œufs) et enfin différentes méthodes de datation (par exemple la dendrochronologie ou bien l’étude des monnaies, de la céramique, etc.).

Les interprétations des résultats : les Chevaliers-paysans de l’an Mil

Les fouilles de Colletière ont beaucoup apporté à l’histoire, pas seulement à l’archéologie. Les résultats de ces fouilles ont été interprétés dans le cadre de la « mutation de l’an Mil ». Ce paradigme de l’an Mil est encore largement utilisé aujourd’hui dans les manuels, bien qu’il soit désormais remis en cause par un nombre croissant de médiévistes car les conclusions seraient allées trop loin par rapport aux éléments disponibles. Autour de l’an Mil, aux Xe et XIe siècles, la société médiévale aurait connu une grande mutation à la fois politique, économique, sociale et religieuse. L’an Mil aurait été un moment de transition entre les anciennes structures sociopolitiques du haut Moyen-âge, héritées des Romains, et de nouvelles structures, axées autour d’un pouvoir seigneurial et ecclésiastique. Ce nouveau modèle serait plus près des structures germaniques, au contraire de l’ancien plutôt méridional. En contexte rural, on passe de la villa romaine à la motte féodale.

Ce paradigme de la mutation de l’an Mil est aujourd’hui prudemment revu mais à l’époque c’est dans ce cadre, accepté par tous, que les résultats des fouilles de Colletière ont été interprétés par les archéologues. Ils ont analysé ce qu’ils avaient découvert dans le cadre de cette théorie. Deux éléments semblaient correspondre parfaitement. Tout d’abord l’habitat retrouvé : un village fortifié (entouré d’une palissade), semblait être une forme d’habitat de transition entre l’ancien modèle rural de la villa et la motte féodale, un endroit où les habitants, émancipés de leur ancienne condition d’esclave, se sont organisés en une communauté autonome.

Le second élément repose sur le constat des changements climatiques de l’an Mil. En effet, la mutation de l’an Mil a été notamment attribuée à une croissance démographique importante, augmentant la pression agricole (d’où les grands défrichements) et provoquant un bouleversement des structures économiques. Or cette poussée démographique pourrait être due, selon les archéologues de Charavines, à un adoucissement du climat. Leur étude très fine du paléo-climat a révélé qu’ aux Xe et XIe siècles, une relative sécheresse a favorisé le développement des cultures de céréales et que le radoucissement du climat a permis la colonisation des moyennes montagnes.

Au-delà de l’interprétation qui voudrait que le changement climatique soit à l’origine d’un bouleversement profond de la société médiévale, cette étude a mis en lumière, de façon pionnière, la nécessité de reconstituer, par l’archéologie, le milieu dans lequel vivaient les hommes du passé, pour mieux comprendre leur mode de vie et les choix qu’ils ont pu faire dans la gestion de leur milieu. Ces études sur le climat et le paléo-environnement sont aujourd’hui au cœur des préoccupations des archéologues et des historiens du Moyen-âge.

À travers ce cadre de l’an Mil, c’est le paradigme du « chevalier-paysan » qui est le plus mis en avant pour parler de la société de Paladru. En effet, les conclusions des archéologues les amènent à reconstituer l’histoire du site et de ses habitants de la manière suivante : un groupe de colons, dans lequel on trouve des chevaliers (des guerriers) et des paysans, vient s’installer à Colletière vers 1010. Les vestiges archéologiques témoigneraient de leur vie quotidienne (divertissement, guerre, agriculture, habitat, techniques de construction…). L’abandon du site médiéval aurait eu lieu vers 1018 (aucun abatage d’arbres utilisés sur le site n’a eu lieu après cette date), probablement à cause d’une montée du niveau de l’eau.

 

 III. Conclusion

Le site de Paladru est exceptionnel pour plusieurs raisons. Il témoigne d’une période clé dans la formation de la société médiévale occidentale. Il est représentatif des problèmes soulevés par le milieu lacustre, mais également de ses très grandes richesses. Il s’agit d’un témoignage sans pareil sur l’habitat médiéval au XIe siècle. Enfin, pour utiliser au mieux les possibilités archéologiques du site, les archéologues ont été contraints à l’innovation en ce qui concerne les méthodes de fouilles mais aussi dans le type d’études qui pouvaient être réalisées à partir du matériel retrouvé.

 

 Bibliographie

Le lac de Paladru

  • COLARDELLE Michel et VERDEL Eric, Chevaliers-paysans de l’An Mil au lac de Paladru, Errance, Paris, 1993.
  • COLARDELLE Michel et VERDEL Eric, Les habitats du lac de Paladru dans leur environnement, la formation d’un terroir au XIe siècle, Maison des Sciences de l’Homme, Paris, 1993.

Archéologie lacustre et subaquatique

  • Cahiers d’Archéologie Subaquatique : fouilles et recherches archéologiques en mer, lacs et cours d’eau, n°1, Fréjus, 1972.
  • Archéologie et environnement des milieux aquatiques : lacs, fleuves et tourbières du domaine alpin et de sa périphérie. Actes du 116e congrès national des Sociétés savantes, Chambéry, 1991, Comité des Travaux historiques et scientifiques (C.T.H.S.), Paris, 1992.
  • MANISCOLO Fabio, Archeologia Subacquea, Alfredo Guida, Naples, 1992.
  • DUMONT Annie (dir.), Archéologie des lacs et des cours d’eau, Errance, Paris, 2006.

La mutation de l’an Mil

  • DUBY Georges, L’an Mil, Gallimard-Julliard, Paris, 1980.
  • FOSSIER Robert, Enfance de l’Europe, Xe-XIe siècles : aspects économiques et sociaux, Presses Universitaires de France, Paris, 1982, 2 vol.
  • DELORT Robert (dir.), La France de l’an Mil, Éd. du Seuil, Paris, 1990.
  • FOSSIER Robert, La société médiévale, A. Collin, Paris, 1991.
  • BARTHÉLÉMY Dominique, La mutation féodale a-t-elle eu lieu ?, IN Annales, Économies, Sociétés, Civilisations, vol. 47, n° 3, 1992, p. 767-777.

 

 Webographie

 


Audrey Caire
ENS 2ème année, 2012


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