Un laboratoire archéologique sous le Second Empire : le Musée des Antiquités nationales de Saint-Germain-en-Laye

Par Raphaël Doan

Dans les années 1860, créer un musée des Antiquités Nationales n’allait pas de soi. L’idée n’était pas exactement neuve – le duc d’Angoulême avait imaginé quelque chose de semblable pour l’hôtel de Cluny en 1819, seulement rien n’avait été fait – mais les différents musées alors existant étaient destinés à l’admiration et à la contemplation des chefs-d’œuvre de l’art antique : il n’y avait ni volonté scientifique d’écrire l’histoire de l’antiquité à travers l’étude de ses plus menus objets, ni projet d’établir par là une mémoire nationale. D’ailleurs, si le développement de l’archéologie comme étude scientifique permettait ce type de projets, il fallait cependant des moyens conséquents pour unifier les recherches et les découvertes dans un musée national. La personnalité de Napoléon III fut donc décisive dans l’histoire de l’archéologie française, puisque c’est sa passion personnelle pour l’archéologie qui lui fit décréter, le 8 mars 1862, la création d’un Musée des Antiquités nationales dans le château de Saint-Germain-en-Laye.

 I. L’influence de Napoléon III sur le musée et sur l’archéologie française

Les entreprises de l’empereur en faveur de l’archéologie font partie d’une politique de grandeur culturelle française, qui s’inscrit dans la course à l’archéologie qui caractérise la seconde moitié du dix-neuvième siècle européen — l’Allemagne et la France, en particulier, tirent des découvertes archéologiques des moyens d’affirmer leurs légitimités territoriales respectives ; à titre d’exemple, l’opposition entre Mommsen et Fustel de Coulanges en 1870 sur le statut de l’Alsace : à un Mommsen tentant de démontrer par des critères historiques que l’Alsace appartient à l’Allemagne, Fustel lance « Vous avez beau invoquer l’ethnographie et la philologie... Si vos raisonnements vous disent que l’Alsace doit avoir le coeur allemand, mes yeux et mes oreilles m’assurent qu’elle a le cœur français. » — mais elles proviennent aussi d’un véritable intérêt de la part de Napoléon III pour les antiquités.

De grands projets archéologiques

L’empereur coordonne les différents travaux menés en France par des particuliers : la centralisation des décisions entre ses mains permet la constitution de vastes programmes de fouilles. Il crée des équipes, organise des campagnes, cherche à surveiller les découvertes et initie de grands projets. Napoléon III voit dans l’archéologie une façon de faire rayonner la culture française : Auguste Verchères de Reffye, son officier d’ordonnance, un artilleur passionné d’archéologie, à qui est confiée en 1864 l’organisation du musée, fait remarquer dans son projet pour Saint-Germain qu’il est possible de faire de la France « le centre de la science archéologique du monde entier ».

Auguste Verchères de Reffye, qui contribua aux reconstitutions de l’artillerie romaine réalisées au musée. Collection Robert Verchères de Reffye. © Wikimedia commons.
Auguste Verchères de Reffye, qui contribua aux reconstitutions de l’artillerie romaine réalisées au musée. Collection Robert Verchères de Reffye. © Wikimedia commons.

Outre les fouilles entreprises sur instigation de l’empereur à Mayence et à Compiègne, qui s’accompagnent dans chaque cas de la création d’un petit musée archéologique, les fouilles entreprises au Palatin dans les jardins Farnèse par lui acquis, et l’achat sur sa bourse de trouvailles récentes, il avait créé en 1858 une Commission de la topographie Topographie Représentation des formes d’un terrain sur un plan. de la Gaule, qui devait établir la carte exacte de la Gaule au Ier siècle de notre ère : projet national, qui participe à l’unification de la recherche archéologique. Symétriquement, Guillaume II pratiqua un peu plus tard une politique du même genre, par exemple lors des fouilles de l’amphithéâtre romain de Metz.

L’écriture de l’Histoire

Mais l’empereur ne fait pas que superviser : sur les traces de Napoléon Ier qui avait dicté un Précis des guerres de Jules César, il travaille à une Histoire de Jules César. L’idée n’est pas exempte de propagande et de symbolique impériale mais il veut aussi être à la pointe des découvertes et de l’exactitude historique. C’est pour la rédaction de son Histoire qu’il met tout en œuvre pour retrouver le site d’Alésia, identifié à Alise-Sainte-Reine, dont il finance des fouilles dès 1861. Il y place symboliquement une statue de Vercingétorix, qui avec sa moustache n’est pas sans ressemblance avec sa propre personne et qui repose au-dessus de l’inscription tirée d’un discours de Vercingétorix dans la Guerre des Gaules (VII, 29) : « La Gaule unie, formant une seule nation, animée d’un même esprit, peut défier l’univers », à quoi s’ajoute : « Napoléon III, empereur des Français, à la mémoire de Vercingétorix. »

La recherche archéologique permet à Napoléon III de renouer la chaîne des temps, en remontant à Vercingétorix par l’intermédiaire de son héros, César. Sa curiosité historique ne se limite pas, d’ailleurs, à l’époque romaine ou gallo-romaine : il projette également un Charlemagne et se passionne pour l’archéologie mérovingienne, ce qui ne manque pas d’originalité à une époque où le passé n’intéresse une grande partie du public que dans ses époques classiques. L’étude de l’objet antique n’est plus subordonnée à des présupposés hiérarchiques établissant des époques d’intérêts inégaux.

Le Musée des Antiquités nationales

Le musée est à la fois le reflet de cette curiosité et la conséquence de ces travaux. À l’origine, il devait abriter les résultats des fouilles d’Alise-Sainte-Reine et être, en quelque sorte, l’illustration de l’Histoire de Jules César. Mais il prend vite de l’ampleur : un règlement de 1866 le décrit ainsi : « Le musée de Saint-Germain a pour but de centraliser tous les documents relatifs à l’histoire des races qui ont occupé le territoire de la Gaule depuis les temps les plus reculés jusqu’au règne de Charlemagne ; de classer ces documents selon un ordre méthodique ; d’en rendre l’étude facile et à la portée du public ; de les publier et d’en propager l’enseignement. » Le musée ne doit pas être un simple lieu d’exposition, mais le moteur de la recherche et de la diffusion du savoir, sur fond d’unité territoriale et nationale.

 

 II. L’acquisition, le classement et la présentation d’une collection d’un type nouveau

Une collection originale

Aux résultats des fouilles d’Alésia, et aux moulages réalisés à Rome pour aider à l’Histoire de Jules César, viennent s’ajouter deux principales collections qui déterminèrent la politique d’exposition du musée : Frédéric VII, roi du Danemark, offre à Napoléon III des antiquités préhistoriques danoises ; puis le musée acquiert la collection préhistorique de Boucher de Perthes, issue des fouilles d’Abeville, dans la Somme. Le musée comprend donc des antiquités gauloises, gallo-romaines et romaines mais aussi des antiquités étrangères et des objets préhistoriques.

Ces trois catégories s’enrichirent par la suite de divers dons (en particulier celui d’Edouard Piette, en 1906 : la salle Piette actuelle montre sa collection dans la configuration qu’il lui avait donnée) et d’acquisitions programmées (les objets provenant des fouilles du Mont-Beuvray, par exemple ; par ailleurs, en 1867 les collections de Compiègne sont transférées à Saint-Germain.).

L’originalité résidait également dans les objets eux-mêmes. Le musée devait, selon un rapport de 1866, « renfermer tous les types des objets d’art et d’industrie que chaque époque a produits ». On avait des « objets originaux » : ustensiles, outils, sculptures, armes, monnaies, parures « trouvés sur le sol de la Gaule avant le règne de Charlemagne » , ainsi que les objets étrangers, mais aussi des pièces d’histoire naturelle et d’anthropologie Anthropologie C’est l’étude des sciences humaines et des sciences naturelles qui étudie l’être humain sous tous ses aspects, sociaux, psychologiques, culturels et physiques. (bois de cerf, ossements d’animaux, restes de végétaux) qui permettaient de dater les objets préhistoriques. Les responsables du musée se heurtaient à un problème inédit : comment exposer des objets d’industrie aux côtés d’objets d’art, des serrures aux côtés de mosaïques ?

Un musée moderne

Ces collections d’un type nouveau demandaient une méthode d’exposition nouvelle. L’empereur forma une commission d’experts pour la déterminer, présidée par le surintendant des Beaux-Arts, le comte de Nieuwerkerke, et qui comprenait notamment Alexandre Bertrand, directeur de la Revue Archéologique (et premier directeur du musée), Viollet-le-Duc et Félix de Saulcy (directeur des fouilles d’Alésia). L’exposition universelle de 1867 approchait et il fallait que les salles soient prêtes pour les visiteurs : la commission travailla intensément.

Un classement « par grandes périodes, historiques d’abord, et à chaque période par fouilles séparées » fut décidé, en opposition au classement thématique, jugé moins scientifique. Ils firent preuve de méticulosité dans l’identification des objets, dans la mise en rapport des uns avec les autres, avec le projet jamais oublié de faire du musée un instrument de travail pour les chercheurs. La collection préhistorique, l’une des premières à être exposée, profite de la nouvelle chronologie établie par l’anthropologue Gabriel de Mortillet (qui signe également le guide du musée), et se trouve donc à la pointe des connaissances dans ce domaine.

L’ordre chronologique souffre deux exceptions : une salle analogique expose des objets étrangers en parallèle avec ce qui avait été trouvé en France (c’est l’ancêtre de l’actuelle salle d’archéologie comparée) et une salle d’études est ouverte aux artistes et aux chercheurs. Les objets trouvés isolément sont classés par provenance. La salle consacrée à César est financée expressément par l’Empereur et comprend des maquettes d’Alésia et des reconstitutions d’armes en plus des découvertes d’Alise-Sainte-Reine.

Reffye organise un système de correspondants en province pour que le musée soit toujours à la pointe des découvertes et puisse acheter avant les marchands particuliers les objets exhumés : court-circuitage du trafic d’antiquités et grand avantage pour l’identification future des objets.

Le musée est inauguré en 1867. Le public pouvait admirer l’effort pédagogique et muséographique : on avait fait des moulages des grands monuments antiques de France comme les arcs d’Orange et de Carpentras, des cartes de France identifiant la provenance des collections étaient mises en regard des vitrines. Pour chaque objet (il y en a 8300), un cartel d’explication ; Bertrand projette deux catalogues, l’un de vulgarisation, l’autre scientifique, avec gravures. Le guide du musée de Gabriel de Mortillet est publié en 1869 ; il met particulièrement en valeur cet aspect de la modernité du musée, qu’il doit enseigner et permettre la recherche. De fait, le musée de Saint-Germain a grandement modifié l’approche de l’archéologie et les mentalités dans l’étude de l’Antiquité.

 III. L’archéologie expérimentale et la diffusion d’un nouvel esprit scientifique

L’usage des reproductions

Moulage (galvanoplastie) d’un tronçon de la colonne Trajane, exposé dans les douves du château. Cliché : Raphaël Doan.
Moulage (galvanoplastie) d’un tronçon de la colonne Trajane, exposé dans les douves du château. Cliché : Raphaël Doan.

Pour le plaisir du public, on présentait dans le vestibule des reproductions par galvanoplastie (procédé de reproduction électrochimique) de statues d’Auguste, ce qui correspondait aux attentes de visiteurs venus admirer de grandes œuvres d’art. Pourtant, le guide de Gabriel de Mortillet affirme que « ces reproductions, comme travail industriel, difficultés vaincues, bonne exécution, peuvent avoir un grand mérite, mais elles sont sans intérêt archéologique, c’est pourquoi elles ornent le vestibule. » Le musée doit éduquer la sensibilité scientifique des visiteurs : il se veut le paradigme de la méthode archéologique.

Les moulages, d’ailleurs, peuvent tout de même y participer, non comme objets d’admiration mais en ce qu’ils permettent la confrontation de documents éloignés. Dans ce but est établi à Saint-Germain un atelier de moulage et de galvanoplastie, dirigé par le sculpteur Abel Maître, qui participa également au classement des collections, ce qui illustre la complémentarité des deux pratiques. Cet atelier, contrairement à un atelier de reproduction au Louvre qui produit des moulages à vendre, est uniquement scientifique ; il est là pour permettre l’étude, la restauration et l’inventaire des collections (les moulages de la colonne Trajane, par exemple, actuellement disposés dans les douves du château, permettent des études approfondies de l’armée romaine).

Le recours à l’expérimentation

Des méthodes archéologiques inédites sont inaugurées au musée ; volonté de modernité qui s’ancre dans les nouvelles valeurs scientifiques que revendique Mortillet, lorsqu’il écrit : « Quant aux textes anciens, je n’en dirai rien, ne les ayant pas étudiés. Mais il me semble qu’ils doivent être bien peu clairs, puisqu’ils ont donné lieu à tant de discussions entre des hommes éminents qui les ont interprétés de manières si opposées. En les invoquant on a prouvé que l’Alésia de César était en Bourgogne, en Franche-Comté et même en Savoie. Il faut donc abandonner ces textes et chercher ailleurs des preuves plus claires, plus convaincantes, plus certaines. Eh ! bien, l’archéologie fournit ces preuves, et elles sont toutes en faveur d’Alise-Sainte-Reine. La démonstration est des plus concluantes. Pour s’en convaincre, il suffit de jeter un coup d’œil sur les monnaies et les armes trouvées autour d’Alise. » L’archéologie est considérée comme prépondérante car moderne et scientifique, définitive, dans un esprit marqué par le positivisme et la radicalité, qui provoque un rejet presque complet des sources textuelles.

L’une des pratiques nouvelles du musée est la reconstitution. On reconstruit d’après des textes (qui servent au moins à cela) : le catalogue de Mortillet explique que l’onagre (catapulte romaine) exposé au musée a été reconstruit d’après la description d’Ammien Marcellin, qu’il a été testé dans le parc du château et qu’il envoie à 250m des boulets de 2,5 kg. À côté de l’onagre sont exposés de vrais boulets romains provenant d’Alise-Sainte-Reine : l’exposition met en parallèle le travail expérimental et les témoignages matériels antiques.

De même, à l’article commentant la reconstitution du pilum et du javelot, Mortillet écrit : « Les armes portatives étaient peut être [avant les recherches de Napoléon III] encore moins connues que les machines de guerre. Deux surtout donnaient lieu à d’interminables discussions, le pilum et le javelot, avec son amentum [courroie de lancement]. Pour trancher la question, l’Empereur employa la seule vraie méthode. Après avoir fait étudier tous les textes, examiner toutes les reproductions artistiques, recueilli tous les documents archéologiques, il a fait exécuter des reproductions qui ont été essayées, et la pratique est venue confirmer les données fournies par l’érudition et la science. Ces reproductions ou restitutions de pilums et de javelots sont placées dans un râtelier à la suite de la vitrine des armes d’Alise. » On a là une hiérarchie des méthodes dans l’étude des objets : étude des textes, reproduction artistique, étude du matériel archéologique, fabrication de reproductions. Cette pratique est l’ancêtre de ce que l’on appelle aujourd’hui l’archéologie expérimentale et des groupes de reconstitution historique.

 

 Conclusion

La mise en place du musée de Saint-Germain a unifié les pratiques de l’archéologie française, sous l’impulsion de l’empereur, vers une centralisation et une rationalisation des recherches. Sa grande originalité vient de la jonction entre une modernité scientifique toujours mise en avant – grâce à sa politique d’acquisition, à ses pratiques d’exposition et aux recherches qui y sont menées – et l’affirmation politique toujours sous-jacente que la France est intimement liée à son territoire, dans une histoire jamais discontinue. L’archéologie telle qu’elle était présentée à Saint-Germain était une façon inédite d’affirmer la légitimité des frontières françaises et de faire de la « Gaule » l’ancêtre de la « France » impériale, mais de le faire dans ce que l’époque pensait être la plus extrême rigueur scientifique ; c’est un paradoxe à nos yeux : l’objectivité de la recherche devait s’inscrire dans le patriotisme.

 

 Bibliographie

  • de MORTILLET Gabriel, Promenades au musée de Saint-Germain, C. Reinwald, Paris, 1869. Disponible en ligne sur : www.books.google.fr
  • REDDÉ Michel, Alésia. L’Archéologie face à l’imaginaire, Errance, Paris, 2003.
  • GRANGER Catherine, L’Empereur et les Arts. La liste civile de Napoléon III, Mémoires et documents de l’Ecole des Chartes, n°79, 2005.
  • CHOMINOT Marie, Du château royal au musée d’archéologie nationale : Saint-Germain-en-Laye, Réunion des Musées Nationaux (catalogue d’exposition), 2007.
  • ANCEAU Eric, Napoléon III, un Saint-Simon à cheval, Tallandier, Paris, 2008.

 Webographie

 


Raphaël Doan
ENS 1ère année, 2012


Portfolio

Vue du château de Saint-Germain-en-Laye. (...)