Prosper Mérimée

Par Flavien Villard

Personnage méconnu, parfois mal aimé, Prosper Mérimée (1803 – 1870) reste pourtant un acteur important de l’histoire de l’archéologie française. Tour à tour écrivain, archéologue, linguiste, historien ou encore sénateur, Mérimée présente toutes les contradictions et les richesses d’une époque où la conscience du patrimoine national s’aiguise.

 I. Les jeunes années

 

Portrait de Prosper Mérimée (1803-1870).
Portrait de Prosper Mérimée (1803-1870).

Prosper Mérimée naît en 1803, à Paris, au cœur du Quartier latin. Son père, Jean-François Mérimée, est professeur de dessin à l’Ecole polytechnique ; il a épousé Anne-Louise Moreau l’année précédente. La famille est aisée, et il règne chez les Mérimée une atmosphère raffinée, on reçoit Ingres et Stendhal, on s’intéresse tout particulièrement à la littérature, à l’architecture ou encore à la lithographie. Prosper Mérimée reçoit donc une solide éducation, probablement assez austère mais d’une grande qualité littéraire et artistique. A la maison, on a volontiers l’esprit voltairien et bonapartiste.

En 1811, Mérimée est admis au lycée Napoléon, actuel lycée Henri IV, apprend de nombreuses langues et manie à la perfection le grec et le latin. Si le besoin d’écrire le possède déjà, il se dirige en 1819 vers le droit, passe sa licence et rédige sa thèse dans la foulée.

Les années qui suivent sont, comme il l’avouera plus tard lui-même dans une de ses lettres, « années de plaisir et de flâneries ». Il publie alors ses premières œuvres, dont la nouvelle Mateo Falcone en 1829, parcourt l’Europe et fréquente le salon de Madame Récamier. En 1830, Mérimée entreprend un voyage en Espagne dont il rapporte de nombreux croquis et rencontre pour la première fois les Montijo qui deviennent de fidèles amis. Le comte de Montijo, Cipriano de Palafox y Portocarrero, est un ancien afrancesado, puisqu’il a pris le parti de Joseph Bonaparte durant la guérilla espagnole. Avec son épouse Maria Manuela, ils sont des figures incontournables du la haute société madrilène et nourrissent de grande ambition pour leurs trois enfants, notamment la cadette, Maria Eugenia, future impératrice. Mais, à son retour, il semble grand temps pour Mérimée de trouver un poste stable.

Il entre donc dans l’administration en 1831 et obtient la légion d’honneur à seulement vingt-huit ans. Mais la fièvre de l’écriture ne le quitte pas, et il publie sans arrêt, notamment ses Lettres d’Espagne en 1832 et, en 1833, La Double Méprise, il a alors trente ans.

 II. L’inspecteur général des Monuments historiques

 

L’année 1834 marque clairement un tournant dans la vie de Mérimée. En effet, quand son ami Ludovic Vitet quitte le poste d’Inspecteur général des Monuments historiques, il recommande Prosper Mérimée à Adolphe Thiers, alors ministre de l’Intérieur, pour lui succéder. L’intéressé est comblé, il confie même dans une lettre du 12 mai 1834 à Sutton Sharpe, son fidèle ami avocat à Londres, « Ce poste convient fort à mes goûts, à ma paresse et à mes idées de voyage ». Curieux et consciencieux, Mérimée entreprend un grand tour de France. Il se rend alors compte, comme il l’écrit à Arcisse de Caumont, fondateur de la Société française d’archéologie, que « les réparateurs sont peut-être aussi dangereux que les destructeurs ».

C’est là le premier apport de Mérimée, il faut restaurer certes mais dans l’esprit de l’édifice. A sa demande, le Conseil des bâtiments civils doit désormais être consulté à propos de toutes les restaurations des monuments, quels qu’ils soient. Ce Conseil assiste le Service des Bâtiments civils et est composé de membres recrutés parmi les anciens pensionnaires de l’Académie de France à Rome. Mais c’est plus un organe administratif qui s’occupe de gérer le budget qu’une organisation proprement technique.

Mérimée parcourt les régions, écume le pays du Nord au Sud, rentre à Paris en 1835 mais s’ennuie tellement dans les commissions ministérielles qu’il part à nouveau en Angleterre, pour retrouver son ami Sutton Sharpe et se distraire de la vie parisienne, puis continue ses prospections en France. Même au milieu des rapports et des croquis, il reste un nouvelliste brillant et, en 1837, il publie la Vénus d’Ille.

Pourtant, Mérimée prend sa tâche à cœur et un système de correspondants se met en place. Ainsi, après le passage de l’Inspecteur, des équipes continuent le travail sur place. En octobre 1840, ils sont près de soixante-quinze. La toute jeune Commission des Monuments historiques publie alors sa première liste. Cette dernière comprend neuf cent quarante-trois monuments répartis sur toute la France, qui datent de la préhistoire à la Révolution : la classification est lancée. Elle résulte d’une demande du ministre de l’Intérieur qui a enjoint aux préfets, dans une circulaire du 10 août 1837, de fournir la liste des anciens monuments présents dans chacun de leurs départements, de les classer par ordre d’importance, en indiquant les sommes qui leur semblaient indispensables pour leur restauration. A l’origine cette liste est donc purement administrative, elle facilite le travail du ministère.

Le château de Chenonceau en 1851.
Le château de Chenonceau en 1851.

Le château de Chenonceau, photographié ici en 1851, fait partie de la première liste publiée en 1840.

 

Grâce à cette liste, la Commission des monuments historiques, composée à la fois d’archéologues, d’architectes et d’hommes politiques examine toutes les requêtes de subvention et donc de travaux. Devant l’urgence de la situation, une double stratégie est adoptée : d’un côté, on attribue de nombreuses petites allocations pour inciter les propriétaires à conserver leurs monuments dans l’attente d’une restauration, de l’autre, on lance de grands chantiers phares.

C’est ainsi que des restaurations peuvent commencer et on entreprend de grands travaux, notamment autour de la basilique de Vézelay, en Bourgogne ou à la cité médiévale de Carcassonne, près de Toulouse.

A l’origine, on recrute des architectes locaux pour mener ces opérations de restauration. Mais, devant la médiocrité des résultats, Mérimée intervient personnellement et engage la Commission à recruter des architectes parisiens ayant étudié l’architecture médiévale. C’est ainsi le début d’une grande collaboration avec Eugène Viollet-Duc, alors sous-inspecteur des travaux de l’hôtel des Archives du royaume, qui se voit confier les chantiers de Vézelay et de Carcassonne, et avec Emile Boeswillwald, qui travaille sur le site de la cathédrale de Laon.

La basilique Sainte-Marie-Madeleine de Vézelay (de nos jours).
La basilique Sainte-Marie-Madeleine de Vézelay (de nos jours).

Mérimée n’abandonne pas pour autant ses voyages d’agrément, il se rend en Italie où il retrouve Stendhal, retourne en Espagne puis entreprend un voyage en Orient qui le conduit jusqu’à Constantinople, en octobre 1841. De ce voyage, il rapporte des idées pour son ministère, en particulier celle d’acheter, le plus vite possible. En effet, les Anglais s’emparent de tout et il est temps de garnir le Louvre, notamment avec des vestiges provenant de Magnésie du Méandre, qui l’obsèdent depuis qu’il a visité le site archéologique.

A son retour en France en 1842, son action au sein des Monuments historiques se poursuit. Il continue les travaux à Orange, en Arles, se bat pour sauver la Sainte Chapelle, qui a beaucoup souffert de la Révolution et qui est devenue, depuis 1803, un dépôt d’archives, et classe l’Hôtel de Cluny, ancien hôtel privé dont les collections d’objets viennent à peine d’être rachetées par l’Etat à la famille Du Sommerard. En 1843, la consécration est totale, il est élu à l’Académie française. Mais ces nouvelles obligations officielles ne le détachent ni de ses chers monuments, qu’il visite désormais accompagné de l’indispensable Viollet-le-Duc, ni de son désir d’écrire, puisqu’il publie, en 1845, Carmen.

Les régimes passent, Mérimée demeure et, malgré la difficile fin de règne de Louis-Philippe, la révolution de 1848, les remous de la IIe République et la restauration de l’Empire, l’Inspecteur général des Monuments historiques continue ses tournées, et l’écrivain se passionne pour la littérature russe. En 1849, il traduit les œuvres de Pouchkine et présente La Dame de Pique, qu’il a adapté de ce dernier. A peine est-il mis en cause en 1852, lorsqu’il prend parti pour que le comte Libri, accusé de vol de livres rares, ne soit pas inquiété. De façon générale, l’arrivée au pouvoir du clan Bonaparte lui profite, il fait depuis longtemps parti de l’entourage des nouvelles personnalités au pouvoir, notamment Victor Cousin, le Duc de Morny ou encore Eugène Viollet-le-Duc.

 III. Le Sénateur

 

Le vrai changement pour Mérimée se produit en 1853, lorsque le nouvel empereur croise la route d’Eugénie de Montijo. L’amitié entre l’écrivain et la famille Montijo ne s’est jamais démentie et, depuis 1830, il est en contact avec la comtesse de façon très régulière. L’impératrice l’aime profondément et fait tout pour l’avoir le plus souvent à ses côtés. Cependant, l’Inspecteur général tient à ses monuments, il refuse les propositions et, s’il est en contact constant avec la famille impériale, il tient à son poste.

« Eugénie de Montijo de Guzman (1826-1920), impératrice des Français - portrait officiel en 1853 », d’après tableau de F. X. Winterhalter, 1856 (Musée d’Orsay, Paris).
« Eugénie de Montijo de Guzman (1826-1920), impératrice des Français - portrait officiel en 1853 », d’après tableau de F. X. Winterhalter, 1856 (Musée d’Orsay, Paris).

Cependant, Eugénie ne s’avoue pas vaincue. Elle parvient à convaincre l’empereur, qui nomme à vie les membres du Sénat, de lui accorder une place de sénateur le 23 juin 1853. Le tout-Paris fulmine devant cette audace et Mérimée, qui sait ne pas pouvoir occuper deux charges à la fois, démissionne de ses fonctions d’Inspecteur général. Mais, le ministre refuse sa démission, Mérimée s’est rendu indispensable au bon fonctionnement de l’institution. Il obtient alors seulement de ne pas cumuler les deux traitements. Malgré la confiance du ministre, l’ambiance parisienne n’est pas des plus favorables. Il part alors pour l’Espagne où il réside deux mois auprès de la toujours fidèle comtesse de Montijo. Mais, les charges impériales le rappellent et, en mars 1854, il prête serment pour son entrée au Sénat. Dès lors, les occupations de Mérimée vont rester dans le sillage de la cour. Sans abandonner ses tâches d’archéologue ou d’écrivain, il devient avant tout un homme du régime et, s’éloignant des salons ou des églises en ruine, Mérimée fréquente de plus en plus le Luxembourg ou les Tuileries.

La cour impériale à Fontainebleau, le 24 juin 1860.
La cour impériale à Fontainebleau, le 24 juin 1860.

Au Sénat, il se montre assidu, intelligent mais reste campé dans ses positions. Il appartient à l’aile conservatrice et craint avant tout, dans un idéal très bonapartiste, le désordre, mais aussi le cléricalisme. Au cœur des affaires de son temps, Mérimée défend la liberté d’un enseignement non-confessionnel, assiste impuissant à certains traits de la politique étrangère impériale qu’il juge inopportunes (notamment l’expédition de 1861 au Mexique), et défend avec férocité l’alliance anglaise et l’indépendance face au pape.

« Réception des ambassadeurs du Siam par Napoléon III et l’impératrice Eugénie », J. L. Gérome, 1864 (Château de Versailles).
« Réception des ambassadeurs du Siam par Napoléon III et l’impératrice Eugénie », J. L. Gérome, 1864 (Château de Versailles).

La scène se passe dans la grande salle de bal Henri II du château de Fontainebleau, le 27 juin 1861. On peut voir Prosper Mérimée, tout au centre.

 

Confiant à son adjoint, Courmont, le soin de vérifier les sauvetages des monuments en cours dans tout le pays, Mérimée privilégie désormais les voyages en Europe où, sous couvert de diplomatie, il visite des musées, comme l’Altes Museum de Berlin, des expositions, s’inspire des techniques étrangères de muséographie et rachète des pièces pour les musées français. L’année 1854 est une véritable tournée durant laquelle il se rend à Londres, à Munich, Vienne, Buda et Berlin.

Les bals s’enchaînent à Saint-Cloud et aux Tuileries, Mérimée est de toutes les fêtes officielles et surtout un précieux confident pour l’impératrice. Malgré la fatigue qui se fait sentir dès 1855, l’asthme qui l’éprouve et qui l’oblige à passer de longs mois à Cannes et à Nice, Mérimée ne rate pour rien au monde la fête de l’impératrice organisée le 15 novembre de chaque année. Il y fait le comédien, se montre, fait preuve d’esprit comme toujours ; l’épisode de la dictée de Mérimée, proposée à la Cour en 1857, est resté fameux.

Mais le sénateur se rapproche également de l’empereur, les deux hommes en viennent à se comprendre, s’apprécier même. Tous deux sont passionnés par l’Antiquité et aiment parler longuement. L’empereur charge même Mérimée de recherches pour alimenter son Histoire de Jules César (1865-66). Pourtant, Mérimée tient à son indépendance et, en juillet 1863, il manque même de démissionner de la Commission des Monuments historiques pour un différend avec le maréchal Vaillant, ministre de la maison de l’empereur.

 IV. Bilan d’une vie

 

Après vingt-six ans passés au poste d’Inspecteur général des Monuments historiques, Prosper Mérimée décide, le 29 octobre 1860, de démissionner définitivement. Après avoir pratiquement désigné son successeur, Emile Boeswillwald, architecte français de renom et collaborateur de Mérimée depuis de longues années, et s’être assuré un siège à vie à la Commission des Monuments historiques, il quitte ses fonctions.

Croquis de la poterne Saint-Nazaire de Carcassonne, paru dans le « Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle » d’E. Viollet-le-Duc (1854-68).
Croquis de la poterne Saint-Nazaire de Carcassonne, paru dans le « Dictionnaire raisonné de l’architecture française du XIe au XVIe siècle » d’E. Viollet-le-Duc (1854-68).

Viollet-le-Duc consacra de nombreuses années à la restauration du site, en collaboration avec Mérimée.

 

Pendant toutes ces années, Mérimée a été un « touche-à-tout », passant des églises gothiques aux vestiges gallo-romains, des châteaux de la Renaissance aux statues de toutes sortes. Les comptes-rendus des séances hebdomadaires tenues pendant ces vingt-six années témoignent de la richesse du travail accompli : sauvetage de sites prestigieux à l’instar de Carcassonne, classement d’objets d’art comme la Dame à la licorne, organisation enfin de toute une administration consacrée à la préservation des monuments nationaux avec en toile de fond la sauvegarde des métiers du patrimoine et de la restauration.

C’est de cette impulsion que nait la loi de 1913 sur les monuments historiques ainsi que les travaux qu’entreprend André Malraux dans les années 1960. L’essentiel de ce qui est repris a été effectué au cours des années 1840 à 1860, grâce à Mérimée et à son travail minutieux d’inventaire. Bien sûr la tâche effectuée n’est pas sans défaut et il faut bien avouer que Mérimée se laissant emporter par son goût pour le gothique produit souvent des copies néo-gothiques. Par ailleurs, il a la fâcheuse tendance de vouloir concentrer les nombreuses trouvailles à Paris et, malgré l’ouverture de nombreux musées de province, dont les Augustins de Toulouse, prive souvent la province de ces œuvres pour les rapatrier au Louvre ou à Cluny.

Pourtant, l’héritage de ce pionnier en matière de conservation est immense, c’est à lui qu’on doit la prise de conscience de la valeur du patrimoine historique, le développement de ce qu’on pourrait appeler un « tourisme archéologique » et le classement officiel des monuments.

La fin de vie de Mérimée est marquée par un certain retour à la littérature, il se plonge à nouveau dans la Russie et se passionne pour Pouchkine. Ses séjours sont de plus en plus fréquents dans la Sud de la France car ses gênes respiratoires augmentent. L’affection de la famille impériale, contrairement à la santé, ne se dérobe pas et la chute de l’Empire en 1870 lui porte donc le coup fatal. Il écrit, désespéré de n’avoir pas pu rendre un dernier hommage à sa précieuse Eugénie partie en exil : « La France meurt, je veux mourir avec elle ». Le 23 septembre 1870, un homme rongé par le chagrin s’éteint.

 Bibliographie

 

Mérimée P., Correspondance générale, établie et annotée par M. Parturier avec la collaboration de P. Josserand et J. Mallion, t. I à VI, Le Divan, Paris, 1941-1947, t. VI à XVII, Privant, Toulouse, 1953-1964.

 

Autin J., Prosper Mérimée, Librairie Académique Perrin, Paris, 1983.

Darcos X., Mérimée, Flammarion, Paris, 1998.

Fermigier A., « Mérimée et l’inspection des monuments historiques », dans Nora l. (dir.), Les Lieux de mémoire, Gallimard Quarto, Paris, 1997, p. 1599-1614.

 Webographie

 

Site du ministère de la Culture, créé à l’occasion du bicentenaire de la naissance de Mérimée, en 2003 : http://www.merimee.culture.fr/

 


Flavien Villard
2ème année, 2013