Mortimer Wheeler, le pionnier de l’archéologie moderne

Par Océane Richet

Sir Robert Eric Mortimer Wheeler fut un des archéologues les plus populaires du milieu du XXème siècle, en particulier grâce à trois séries éducatives sur l’archéologie diffusées à la télévision (Animal, Vegetal, Mineral ? (1952-1959), Trésor Enfoui (1954-1959) et Chronique (1966)). Au travers de celles-ci, il communiqua sa passion aux non-initiés et fit naître des vocations. Cependant, on aurait tort de croire qu’il n’était qu’un personnage médiatique. Avant-tout homme de terrain, il entreprit des fouilles sur différents sites, entre autres en Angleterre, au Pays de Galles, dans le Nord de la France, etc, qui l’amenèrent à réfléchir sur et à révolutionner les techniques de fouilles. Il définit et mit en place une nouvelle méthode de fouille plus hiérarchique, contribuant ainsi à faire de l’archéologie de terrain une véritable discipline scientifique : c’est la « méthode Wheeler ».

 I. Une vie entre guerres et archéologie (1890-1976)

 A. Etudes et formation

Robert Eric Mortimer Wheeler naît en 1890 à Glasgow, en Ecosse, aîné et seul fils d’un père éditeur de journaux. Après plusieurs déménagements, la famille s’installe finalement à Londres et après une période de formation à domicile, le jeune Mortimer reçoit en 1907 une bourse pour étudier les « classics » à l’Université de Londres. Après son baccalauréat, il obtient en 1912 sa maîtrise en arts (MA). Durant sa scolarité, il se passionne pour l’archéologie, fouillant dans la campagne à la recherche de vestiges de fours médiévaux et de fragments de poteries romaines. En 1913, il décroche la bourse d’archéologie établie conjointement par l’université de Londres et la société des Antiquaires en mémoire de Wollaston Franks Augustus (1858-1896, antiquaire anglais et conservateur du British Museum).
Wheeler part étudier la céramique romaine en Allemagne, recherches dont il tire une thèse, présentée en 1920.
Dans le même temps, il commence à travailler pour la Commission des Monuments Historiques en Angleterre.

Portrait de Sir Mortimer Wheeler (1890-1976)
Portrait de Sir Mortimer Wheeler (1890-1976)

Wheeler se marie au printemps 1914 ; sa femme Tessa l’accompagnera sur les chantiers de fouilles et sera sa collaboratrice tout au long de sa vie.
Rapidement après, Mortimer Wheeler est mobilisé, tout d’abord à Londres en tant qu’instructeur d’officiers, puis en Ecosse, en Angleterre et en France sur les champs de bataille. Rentré en Angleterre en juillet 1919, il reprend sa vie civile.

 B. Un brillant début de carrière

Wheeler n’est âgé que de 30 ans lorsqu’il devient conservateur puis directeur du Musée National du Pays de Galles, à Glasgow (1920-1926). Il continue ensuite sa carrière en tant que conservateur du Musée de Londres (1924-1944).  

Pendant leur séjour au Pays de Galles, Wheeler et sa femme Tessa fouillent plusieurs sites archéologiques gallois, parmi lesquels les forteresses romaines de Segontium (dans les faubourgs de l’actuelle Caernarfon), Brecon Gaer et Caerleon (l’ancienne Isca Augusta).
Après leur arrivée à Londres, ils continuent d’effectuer de nombreuses fouilles en Grande-Bretagne, dont celle de la villa romaine au Lydney Park de St Albans (l’ancienne Verulamium) et celle de la colline-fort de Maiden Castle, près de Dorchester, dans le Dorset, datant de la fin de l’Age du fer.
C’est aussi durant cette période qu’ensemble ils fondent, en 1934, l’Institute of Archeology à Londres, département de la Faculté des Sciences Sociales et Historiques de l’University College London (UCL). C’est aujourd’hui le plus grand département d’archéologie au monde. On y enseigne les techniques de fouilles et leurs applications scientifiques. 

Au cours de toutes ses fouilles, Wheeler élabore une nouvelle méthode de fouille par quadrillage qui sera appelée par la suite « méthode Wheeler ». C’est une grande avancée dans l’archéologie de terrain, car elle apporte une certaine rigueur scientifique.  

Après des fouilles en Normandie sur les collines-forts de l’Age du fer, l’approche de la Seconde guerre mondiale le fait revenir en Angleterre : il reprend ses fonctions dans l’armée anglaise et participe à la seconde bataille d’El Alamein (Afrique du Nord).
Pendant sa mission, Wheeler fait des efforts considérables pour protéger les sites de Tripoli et de Lepcis Magna de l’armée britannique qui, à la différence des Italiens expulsés, veut en faire des bases militaires, sans considération pour les dommages ainsi engendrés.
En 1943, il commande la 12ème brigade anti-aérienne lors du débarquement des Alliés à Salerne.

 C. Le séjour indien et la fin de carrière

Après la fin de la Seconde guerre mondiale, la méthode Wheeler, largement adoptée, devient la norme académique.  

En 1944, âgé de 54 ans, Wheeler prend sa retraite de l’armée pour accepter le poste de directeur général de l’Archeological Survey en Inde, alors britannique. Il entreprend alors des recherches poussées sur la civilisation de la vallée de l’Indus, fouillant à Mohenjo-Daro et sur d’autres sites afin de comprendre la disparition de cette civilisation, qu’il pense être due à une invasion « indo-aryenne ».
En plus de ses fouilles, il apporte en Inde des méthodes et techniques archéologiques qui y étaient jusqu’alors inconnues, encourageant également les universités indiennes à développer la recherche en archéologie.  

A son retour en Angleterre en 1948, Wheeler devient professeur à l’Institute of Archeology, mais il passe une partie des années 1949 et 1950 au Pakistan en tant que conseiller archéologique du gouvernement, contribuant ainsi à établir le Département d’Archéologie du Pakistan et le Musée National du Pakistan à Karachi.  

Wheeler s’est fait connaître du public par ses livres et ses apparitions à la télévision et à la radio, car il croyait fermement que l’archéologie avait besoin d’un soutien public : il apparut dans trois séries télévisées qui visaient à promouvoir l’archéologie auprès du public : Animal, Vegetable, Mineral (1952-1959), jeu-questionnaire, Trésor Enfoui (1954- 1959) et Chronique (1966). De plus, il s’entoura d’artistes comme Alan Sorrell pour dessiner des reconstitutions archéologiques.  

Anobli en 1952 pour services rendus à l’archéologie, Sir Robert Eric Mortimer Wheeler meurt à Londres en 1976.

 II. La méthode Wheeler

 A. Inspirations

La méthode développée par Wheeler s’inspire des théries développées par le lieutenant Pitt-Rivers [1] : dans son approche, très méthodique par rapport aux pratiques de l’époque, ilmet un point d’honneur à recueillir et à cataloguer tous les objets, et non pas seulement les objets beaux ou uniques. Cet accent mis sur les objets du quotidien est pour lui la clef pour comprendre le passé ; il rompt ainsi avec la pratique archéologique antérieure.
A cela, Wheeler veut ajouter une approche scientifique et rigoureuse des fouilles archéologiques en :

  • maintenant un contrôle strict lors de la fouille stratigraphique
  • publiant rapidement les travaux de fouille sous une forme qui raconterait l’histoire du site.  

Cette technique est mise au point par Wheeler avec son épouse Tessa lors des fouilles de Verulamium (1930-1935), mais elle est ensuite redéfinie par Kathleen Kenyon, lors de ses fouilles à Jéricho (vallée du Jourdain, nord de la mer Morte) (1952-1958). Cette dernière avait travaillé chaque été entre 1930 et 1935 avec le couple Wheeler sur les fouilles de Verulanium, y apprenant la fouille stratigraphique, méticuleusement contrôlée et enregistrée.
La méthode préconisée par Wheeler est exposée en 1954 dans son ouvrage Archaeologie from the earth.

Première de couverture de l’ouvrage-phare de Wheeler
Première de couverture de l’ouvrage-phare de Wheeler

On peut voir un découpage en carrés du site selon la méthode Wheeler, avec les bermes.

 B. Les principes de la méthode Wheeler

Dans sa démarche de hiérarchisation de l’archéologie, Wheeler conçoit et met en place une nouvelle méthode de fouille en aire ouverte qui consiste à découper la zone d’étude en un quadrillage de carrés (ou de rectangles, selon le site). Les carrés sont ensuite fouillés et creusés en laissant sur deux des côtés des parois de terre (bermes) d’un mètre de large, permettant de détecter certaines couches incluses difficiles à apercevoir en plan, mais surtout de conserver une coupe stratigraphique, c’est-à-dire un témoin de l’empilement temporel des couches de sol, et ainsi de pouvoir ordonner les faits dans le temps.
La prise en compte des vestiges, des couches de terre qui les enveloppent ainsi que de leur empilement est une révolution pour l’archéologie de terrain. Il ne s’agit plus seulement de déterrer des objets ou de déblayer des vestiges, mais de s’intéresser aussi à l’environnement. Cette méthode est un lien entre l’archéologie passée qui ressemblait à une chasse aux trésors et l’archéologie moderne.
Cette méthode permet également de pouvoir gérer le personnel de fouille plus facilement, et de se déplacer entre les carrés.
Le quadrillage permet aussi le repérage en trois dimensions de tous les objets.  

Les bermes doivent ensuite être fouillées, niveau par niveau, dès qu’un horizon général apparemment cohérent de la compréhension du site est atteint.  

Wheeler souligne avec force que la méthode préconisée doit réaliser la synthèse entre une vision horizontale et une vision verticale du terrain.

 C. Réception et critique

L’apparition de cette nouvelle méthode de fouille fait beaucoup de bruit dans les sociétés archéologiques et notamment en France qui voit rapidement cette méthode comme un dogme.  

Certains s’enthousiasment : dans un rapport de fouilles non publié, Paul Courbin (1922-1994), expose les principes très clairement : « La fouille stratigraphique est à la fouille « traditionnelle » ce que la dissection est à l’amputation, l’histologie à l’étude du squelette » [2]. La méthode consiste à étudier non seulement les vestiges (murs, sols, aménagements), mais aussi la constitution du terrain archéologique qui enserre ces vestiges. Il ajoute que « la méthode stratigraphique se veut une fouille totale », portant la plus grande attention possible au contexte de chaque vestige archéologique.  

D’autres ne sont en rien séduit par cette méthode révolutionnaire, comme par exemple Louis Robert (1904-1985), qui lance une sorte de manifeste anti-fouille stratigraphique, dénonçant le « snobisme de la technique » et s’insurgeant :  

« On peut parler aujourd’hui d’une archéologie de la pioche, d’une archéologie du trou et du tas de déblais et, si l’on n’y prend pas garde, elle deviendra exclusive. Je voudrais que l’on n’oublie pas l’archéologie de l’oeil aussi et de la mémoire et de la cervelle et de la critique ; il faut tout cela pour une vraie archéologie par les fouilles. Des Rapports doivent être autre chose que des inventaires de commissaire-priseur et des mémoires d’arpenteur-géomètre en surface et en profondeur. »  [3]

La mise en pratique de cette méthode par d’autres archéologues met l’accent sur l’évolution de l’archéologie comme science. Paul Courbin relève par exemple le souci de l’organisation générale, soulignant qu’  

« il faudrait pouvoir disposer :

  • d’une maison de fouilles,
  • d’un atelier vaste et pourvu de grandes tables,
  • d’ouvriers hautement qualifiés venus d’ailleurs,
  • d’un recolleur disposant du temps nécessaire,
  • d’un topographe-dessinateur affecté (au moins à mi-temps) à la fouille,
  • d’un ou deux archéologues supplémentaires (dont un numismate si possible), peut-être d’un personnel auxiliaire. » [4]  

Cette prise de conscience amène à la formation de techniciens de fouille.  

Cependant, la technique de Wheeler-Kenyon pose certains problèmes :

  • elle ne peut être mise en place que sur des sites où les couches sont identifiables, ce qui exclut de nombreux sites comme ceux d’Amérique du Nord ;
  • de plus, il est difficile de la mettre en place sur des sites très étendus.
    En conséquence, dans les années 1970-1980, le système Wheeler est vivement critiqué, dénoncé comme un système « rigide » qui « segmente la réalité, s’oppose à une vision globale. » [5]
    Pour cela et pour des raisons de sécurité (la hauteur des bermes pouvait parfois excéder 5 mètres), la méthode Wheeler-Kenyon est de moins en moins utilisée, et on préfère utiliser une méthode de travail par contexte, en étudiant les structures et les unités stratigraphiques (murs, fossés, etc) de manière cohérente, niveau par niveau.  

Les travaux de Sir Mortimer Wheeler dans le domaine de l’archéologie ont néanmoins permis une grande avancée, voir une révolution, autant sur les plans institutionnel et scientifique que médiatique.

 Bibliographie

OEuvres de Wheeler  

Wheeler, Robert, Eric Mortimer, Archaeology from the earth, Clarendon Press, Londres, 1954,
traduit en français sous le titre Archéologie. La voix de la terre, Edisud, Aix-en-Provence, 1989

Wheeler, R. E. M.,
Still digging. Interleaves of an antiquary’s notebook, Michael Joseph, Londres, 1955
Alms for oblivion. An antiquary’s scrapbook, Weidenfeld and Nicolson, Londres, 1966
My Archaeological Mission to India and Pakistan, Thames and Hudson, 1976  

A propos de Wheeler et de la méthode Wheeler

Callaway, Joseph A. , « Dame Kathleen Kenyon 1906-1978 », The Biblical Archaeologist, vol. 42/2 (1979), pp. 122-125 : accessible en ligne  

Clark, Ronald William, Sir Mortimer Wheeler, Phoenix house, Londres, 1960

McIntosh, Jane, « Wheeler, Sir (Robert Eric) Mortimer (1890-1976), Oxford Dictionary of National Biography, Oxford University Press, Oxford/New York, 2004 : article accessible en ligne sur le site de l’Oxford DBN (version de sept 2012)

Darcque, Pascal, « Paul Courbin et la méthode Wheeler, Bulletin de Correspondance hellénique, vol. 120/1 (1996), pp. 315-323 : accessible en ligne

Courbin, Paul (dir.), Etudes archéologiques, SEVPEN, Paris, 1963

Courbin, P., Qu’est-ce que l’archéologie ? Essai sur la nature de la recherche archéologique, Payot, Paris, 1982

Océane Richet
2ème année, 2013


[1] Archéologue et militaire, le lieutenant-colonel Augustus Pitt-Rivers (1827-1900) est considéré comme le pionier de l’archéologie scientifique en Angleterre.

[2] Argos 1955. Rapport Courbin (Archives EFA, cote Argos 1,4, p 3).

[3] Robert, Louis, « Rapport sur les travaux de l’École française d’Athènes en 1964 ; lu dans la séance du 16 juillet 1965 », Comptes rendus des séances de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, vol. 109/2 (1965), pp. 313-328, p. 326.

[4] Darcque 1996.

[5] Goudineau, Christian et al., Archéologie de la France. 30 ans de découvertes, RMN, Paris, 1989, p. 22.